Comment se déroule l’évacuation de Kaboul ? Une des opérations les plus complexes de l’histoire récente

(B2) Entre Kaboul et les différents hubs mis en place, quels avions utilise-t-on ? Qui sélectionne les évacués ? Comment se passe la coordination des vols ? Quelles sont les difficultés à l’aéroport de Kaboul ? Comment se déroule l’accueil des évacués dans le hub français aux Émirats… ? Toutes les réponses

Embarquement à Kaboul (État-major des armées françaises)
NB : ces éléments ont été rassemblés en bonne partie lors d'un long entretien (vendredi) de plusieurs médias (dont B2) avec le colonel (français) Yannick Desbois, commandant de la base aérienne 104 (Émirats arabes unis) qui assure le hub pour l'armée française. Ils ont été complétés par des informations recueillies par B2 en off auprès de diplomates ou responsables militaires de diverses nationalités.

Anticiper, coordonner

Comment tout cela est planifié ?

Les armées avaient planifié l’évacuation de Kaboul, à froid. À chaud, c’est une autre affaire. « On essaie d’avoir une prévision 24 heures avant. Mais très honnêtement dans cette opération, indique le colonel Yannick Desbois, commandant de la base 104, les plans survivent quelques heures à peine. On se réadapte en permanence. » La gestion d’un « tel dispositif d’évacuation est particulièrement complexe. Ce n’est pas toujours facile à faire », ajoute un diplomate, qui a travaillé au sein la cellule de crise du Quai, interrogé par B2.

Comment se fait la coordination aérienne ?

La coordination se fait au quartier général américain situé au Qatar, le CAOC (Combined Air Operations Centre) d’Al-Udeid, qui coordonne toutes les opérations aériennes américaines et des Alliés pour la région. C’est lui qui est responsable notamment du volet aérien de l’opération Inherent Resolve contre Daech (Iraq, Syrie). Les Américains tiennent le manche, mais chaque nation est déjà représentée dans le CAOC. Ce ne sont pas les Américains qui décident seuls, assure le colonel Desbois. Tout se fait en « coordination ».

Quand l’opération sera terminée ?

Les Américains avaient indiqué la date butoir du « 31 août » pour terminer l’opération, le porte parole du Pentagone précisant bien « pour l’instant ». Du côté militaire français, aucune date butoir n’a été fixée. « On est capable de tenir dans la durée » assure le colonel Desbois. L’opération durera « tant qu’il y aura des personnes à évacuer, que les Taliban nous laisseront faire et que les Américains l’auront décidé », résume à B2 un militaire. Les Allemands ont fixé au « 30 septembre » leur date butoir. Certains pays, par exemple la Tchéquie, ont déjà fini.

Briefing équipage opération Apagan (État-major des armées françaises)

Sur l’aéroport de Kaboul

Qui assure la sécurité sur l’aéroport ?

Confiée au départ aux militaires turcs, la « sécurisation de l’aéroport de Kaboul repose essentiellement sur les militaires américains déployés », reconnaît un diplomate tricolore. Ils ont été renforcés par des Britanniques et des Français. Il s’agit d’assurer la sécurité aux portes, mais aussi de maintenir le niveau de sécurité adéquat pour mettre en œuvre les différents moyens (surveillance des pistes, éclairage des pistes, etc.). Précision importante : les forces euro-atlantiques ne tiennent que la partie militaire de l’aéroport, pas la partie civile.

Où sont les Taliban ?

Les Taliban sont « présents en ville, à proximité de l’aéroport, ainsi que dans la partie civile de l’aéroport ». « Ils n’ont pas démontré pour l’instant d’hostilité avérée » à l’égard des forces militaires occidentales assure le colonel Desbois. Mais, selon les différentes évaluations, les renseignements, ils « possèdent des armes [lance roquettes, etc.] qui pourraient être utilisées contre les avions et être une menace ».

Comment est la situation sur place ?

L’aéroport Hamid Karzai est un « aéroport très particulier, très encaissé, avec beaucoup de chaleur ». Sur place, les conditions sont « rudimentaires », « précaires », « loin des standards habituels », avec « énormément de vols ». Pour les pilotes, la manœuvre est donc « extrêmement complexe ». Il faut toute l’habilité et la maitrise des équipages pour s’y poser. L’éclairage des pistes est limité. À cela, il faut ajouter l’impossibilité de s’approvisionner en carburant sur place et, surtout, « un certain niveau de menace ». La situation est très « évolutive ». « Cela évolue heure par heure » indique le col. Desbois. La situation est « très volatile » confirme-t-on de toutes parts. Samedi (21.08), « la situation à Kaboul est très difficile », indiquait-on ainsi, côté allemand, en indiquant vouloir évacuer le « maximum de personnes », le plus vite possible.

Combien de temps les appareils restent sur place ?

La partie militaire de l’aéroport a une « capacité d’accueil limitée ». Il n’y a pas beaucoup de places de parking. Les appareils doivent stationner de la façon la plus limitée possible sur le tarmac. « Quand les avions se posent à Kaboul, ils embarquent les passagers et doivent repartir rapidement. » Délai constaté (selon les informations communiquées par les différentes armées) : en moyenne, entre une demi-heure à une heure maximum entre le posé des roues et le décollage. « On essaie de faire la coordination au maximum pour s’assurer qu’il n’y a ait pas deux avions qui arrivent en même temps, et de ne pas avoir trop d’avions parqués en même temps », explique le col. Desbois. Du côté français, on l’affirme, « on n’envoie pas d’avions si on n’est pas sûr d’embarquer des personnes. »

Quels appareils sont utilisés pour aller à Kaboul ?

Les Français, comme la plupart des autres nations (Allemands, Belges, Néerlandais, etc.) utilisent exclusivement des avions dits ‘tactiques’ A400M ou C130 (voire C-17 coté US). « La situation de la sécurité implique en effet d’avoir des niveaux de protection élevés ». Ces appareils ont des « systèmes d’autoprotection, de leurres », permettant de déjouer les missiles. Pour l’instant, il n’y a « pas eu de tirs avérés contre les avions français. Mais la qualité du militaire est de prévoir et de s’adapter aux conditions techniques. »

Qui sélectionne les personnes qui montent à bord ?

Du côté français, c’est une équipe consulaire du ministère des Affaires étrangères, basée en partie à Abu Dhabi, et sur place à l’aéroport de Kaboul (en coordination avec l’ambassadeur sur place, David Martinon), qui dresse les listes des personnes qui peuvent embarquer. Les militaires se contentant de prendre les listes qu’on leur donne. NB : chaque pays a plus ou moins le même type d’organisation. Des équipes consulaires belges, néerlandaises, ont été envoyées sur place.

Les appareils sont parfois remplis au maximum. Qui décide au dernier moment ?

Un A400M peut accueillir normalement 120 personnes assises. Mais en termes de tonnage, il peut accueillir beaucoup plus. « On essaie de faire au mieux pour accueillir le maximum de passagers à bord » précise le colonel Desbois. Un A400M français a ainsi accueilli près de 210 personnes. « Dans toutes les conditions de sécurité » assure l’aviateur. « L’équipage a placé tous les passagers [ainsi que les bagages] afin de bien répartir le poids dans l’appareil, veillant à ce qu’on n’excède pas le poids maximal limite ». En dernier lieu, c’est le commandant de bord qui arbitre et décide combien de passagers il peut embarquer, sur des critères « très froids, très techniques ». NB : les appareils allemands repartent régulièrement avec plus de 200 personnes à bord (230 pour le plus important).

Comment arrivent les personnes à l’aéroport de Kaboul ?

C’est un vrai problème. La difficulté pour les personnes devant prendre l’avion est d’accéder à l’aéroport. Les Allemands viennent d’acheminer sur Kaboul deux hélicoptères H145M (la version militaire de l’hélicoptère d’Airbus EC145). Objectif : pouvoir aller chercher des personnes hors de l’aéroport. Les Finlandais (qui ne sont pas membres de l’OTAN) envoient une équipe de forces spéciales. Etc.

À la base 104 (Émirats Arabes unis)

Les personnes évacuées transitent sur la base française quelques heures (de 8 à 24h) avant de reprendre l’avion vers Paris. Des avions ‘blancs’ (type A310 ou A330), plus confortables, permettent de faire la seconde partie du trajet « dans des conditions meilleures » pour une longue distance. Le temps de faire les contrôles de sécurité et de se retaper un peu.

Comment se passe la vie sur la base française ?

La base 104 est une petite base, avec 180 personnels (environ 160 permanents et une vingtaine de plus court séjour). Les Français se reposent en bonne partie sur le soutien des Émiratis (la base française est en fait une enclave dans la base Al Dhafra des Émiratis). « Nous avons une très bonne coopération » tient à souligner le col. Desbois. Normalement, il n’y a « pas de capacité d’hébergement. On a poussé les murs, mis en place des camps provisoires » pour héberger à la fois les renforts venus de Paris (service de santé des armées, équipe consulaire, etc.) et les civils évacués. Jusqu’à 250 personnes sont ainsi logées sur la base. Une nécessité vu l’urgence, le contexte de Covid-19, etc.

Comment s’organise l’accueil des évacués de Kaboul ?

Différents contrôles de sécurité sont effectués (comme dans tout aéroport classique) pour s’assurer qu’il n’y a pas de matières dangereuses ou illicites transportées. Une fouille des personnes et bagages a lieu. Les évacués reçoivent aussi un soutien sanitaire. Des tests antigéniques Covid-19 sont pratiqués. Il s’agit aussi « de traiter les différentes pathologies qu’ils peuvent avoir ». Une équipe du service de santé des armées est présente sur le site. Enfin, c’est l’occasion de lancer le processus consulaire (effectué par une équipe des Affaires étrangères) : contrôle d’identité et de certaines informations nécessaires pour les visas, mais aussi prise de coordonnées du reste des familles sur Kaboul.

Dans quel état sont les personnes qui arrivent ?

Les évacués de Kaboul sont en grand « état de détresse psychologique ou physiologique. C’est normal vu la situation à Kaboul » et les difficultés à atteindre l’aéroport. On essaie « de les détendre ». Tout le personnel de la base — officiers, sous-officiers compris —  a ainsi été réquisitionné. « J’ai vu des pilotes de Rafale servir une tisane à une Afghane de 82 ans et passer un peu de temps avec elle ; des équipages s’allonger par terre, pour jouer avec des enfants — nous avons reçu jusqu’à 15 nourrissons —, gonfler des ballons de baudruches, sortir un ballon de foot pour jouer avec les jeunes… » Histoire d’oublier les moments difficiles vécus.

Sur la base 104 française des Émirats arabes unis (État-major des armées françaises)

La base peut-elle continuer à mener ses autres missions ?

« Nous avons préservé une nécessaire étanchéité avec les autres activités de la base », couvertes par le secret défense. Si le contexte « le nécessitait, on est à même d’assurer une autre opération et d’accomplir l’ensemble des missions nécessaires pour les Rafale », assure le col. Desbois. Normalement, la base est prévue pour assurer deux avions de transport par jour. Ces jours-ci, on a compté 40 rotations en cinq jours.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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