Afghanistan. Une sévère défaite de l’OTAN. Une introspection est nécessaire (v2)

(B2) L’effondrement du gouvernement et des forces de sécurité afghanes, soutenus à bout de bras depuis près de vingt ans par les USA et les Alliés occidentaux, interpelle. Faire reposer l’échec sur la seule tête de Joe Biden est un leurre. Une vraie remise en question s’impose

Joe Biden dans la salle de crise (White House 15 août)

Mettre le tort aujourd’hui sur les Américains pour un départ précipité, comme le font actuellement certains responsables politiques (notamment en Europe) ou observateurs, est un raccourci rapide. S’il y a défaite, c’est d’abord celle du gouvernement afghan de Ashraf Ghani, et de son armée, soutenue par l’ensemble des occidentaux. Le gouvernement Najibullah — soutenu par les Russes — avait tenu trois ans après le retrait russe (en 1989). Le gouvernement Ghani aura tenu à peine quelques semaines en 2021. L’armée afghane, soutenue et formée par les Américains et l’OTAN, s’est écroulée. C’est donc une défaite occidentale dans son ensemble. La plus longue et la plus importante des opérations de l’Alliance atlantique s’achève dans une déroute. L’erreur n’est pas seulement tactique, elle est stratégique.

Un retrait US annoncé et progressif

Déclenché sous Obama

Contrairement à ce qui est indiqué — le retrait militaire américain n’a pas été soudain. Il a été progressif et annoncé. C’était une promesse du Démocrate Barack Obama : en finir avec les guerres déclenchées sous l’ère Bush (Irak et Afghanistan) et ramener tous les Américains à la maison. Le 22 juin 2011, le président démocrate annonce le retrait d’un tiers des 100.000 Américains présents sur place (dans le cadre de la coalition ou en solo). Objectif : un retrait total d’ici fin 2014. Une annonce qui cadre avec la campagne électorale pour son nouveau mandat (élections en novembre 2012). Dans la foulée, plusieurs pays, dont la France annoncent leur retrait. En octobre 2015, volte-face, Washington annonce le maintien d’un effectif à un niveau d’environ 10.000 hommes.

Repris par Donald Trump

Durant sa campagne électorale, le Républicain Donald Trump reprend un leitmotiv similaire à celui de son concurrent démocrate : en finir avec les présences militaires inutiles à l’étranger (lire : L’Amérique « en premier » de Trump. Pour l’Europe, un certain langage de la vérité). Là aussi, le terrain a raison de la promesse politique. Le 21 août 2017, le président annonce une « nouvelle politique » pour l’Afghanistan et réaffirme l’engagement et le déploiement de quelques milliers d’hommes supplémentaires. En 2017, l’effectif US atteint toujours 14.000 personnels environ (dont 8500 dans Resolute Support, le reste dans la mission de lutte anti-terroriste). Les retraits futurs seront désormais liés aux « conditions sur le terrain ». Dans la foulée des négociations de paix entamées à Doha avec les Taliban, il reprend son antienne du début et annonce, le 17 octobre 2020, le retour des troupes à la maison « d’ici Noël » (« We should have the small remaining number of our BRAVE Men and Women serving in Afghanistan home by Christmas »). De façon plus concrète, le terme est donné à fin avril (avant le 1er mai). Avant son départ, il ordonne le départ de plusieurs centaines de soldats US n’en laissant que 2500 sur place, essentiellement à Kaboul.

Et bouclé sous Joe Biden

L’alternance avec Joe Biden (élu début novembre 2020) ne change pas fondamentalement la donne. Celui qui, sous Obama, en tant que vice-président, a été l’un des plus ardents défenseurs de la décrue militaire en Afghanistan, repousse la date du 1er mai, « difficile » à respecter. Il se donne simplement quelques mois à son entrée en fonction (en janvier 2021) pour valider le retrait prévu par son prédécesseur. Il annonce sa décision le 13 avril 2021, avec un calendrier légèrement étalé. Départ « sans conditions » d’ici au 11 septembre, jour anniversaire de l’attentat du 11 septembre 2001. L’essentiel des troupes étant retiré avant début juillet (et la fête nationale US du 4 juillet). Parler de retrait surprise est donc étonnant…

La fin de l’opération de stabilisation

Ce relais aux forces afghanes a d’ailleurs été entériné par la fin de l’opération de stabilisation de l’OTAN (ISAF) en 2015 et son remplacement par une mission ‘non exécutive’ (Resolute Support ou RSM). Objectif : entraîner, conseiller et assister les forces de défense et de sécurité nationale afghanes (ANDSF). Prévue jusqu’à 2016, cette mission est prolongée ensuite jusqu’à fin 2020 (au sommet de Varsovie), avec un accent mis sur le volet plus tactique. La mission prend fin en mai 2021, avec le retrait des forces occidentales. Tous les alliés approuvent ce retrait ou, du moins, n’expriment aucune critique publique ni ne proposent d’alternative. (Lire aussi : Le retrait de l’OTAN d’Afghanistan décidé. La mission Resolute Support se termine et L’OTAN promet de ne pas abandonner l’Afghanistan. La formation et le soutien continuent).

Un pouvoir et une armée afghane médiocres

Au bout de vingt ans de soutien euro-atlantique à bout de bras, les forces afghanes restent peu efficaces. Le mot est faible. Même si les informations sont laconiques dans les rapports officiels publics, la réalité suinte.

Un leadership médiocre

L’armée nationale afghane (ANA) a un « leadership médiocre ». Les soldats sont « déçus par les dirigeants qui ne s’occupent pas d’eux avec des congés, des promotions et des salaires ». Il y a des « dirigeants actuels corrompus et/ou incompétents » (rapport Congrès US, 2017). Au plan politique, la gouvernance de l’Afghanistan est « défaillante » avec la corruption et « 47% du territoire non contrôlé par le pouvoir central, 19% étant aux mains des Taliban » (Coface, 2020).

Une armée en renouvellement permanent

Le taux d’attrition (pertes au combat, désertion et autres départs) est classé « secret défense » par les autorités afghanes (1) (SIGAR US, juin 2021). Mais il reste « à un haut niveau » (PA-OTAN, 2018). On parle d’un taux de 2,8% mensuellement (SIGAR US, juin 2019). C’est-à-dire que l’armée perd chaque année un tiers de son effectif. Le « taux de rotation élevé (de 25 à 30 % par an) « empêche les ANDSF [forces de défense et de sécurité nationale afghanes] de disposer de forces plus expérimentées » (ibid).

… et malmenée par le pouvoir

La cause de ce manque d’entrain des recrues est multiple : « la récurrence des déploiements de longue durée, la perspective de devoir participer à des opérations de combat de façon quasi permanente et les conditions de vie difficiles », ainsi que l’obligation pour les soldats de servir hors de leur région d’origine (ibid). Sans compter « la fraude et la gaspillage » récurrents en Afghanistan, qui touchent également les forces de sécurité (GAO US, 2021).

Des insuffisances capacitaires

Résultat, les forces armées souffrent de certaines lacunes et dépendent de leurs alliés pour les moyens d’action essentiels : renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR), systèmes d’artillerie, appui feu aérien, soutien logistique, notamment de moyens aériens d’évacuation médicale (Défense US, 2017). Ce, malgré un apport financier notable. Pas moins de « 84 milliards $ » ont été investis dans la sécurité par le seul gouvernement américain, en 17 ans de 2002 à 2018 (GAO US, 2021) !

Une surévaluation des capacités

Les forces alliées avançaient cependant dans le brouillard sur l’efficacité de leur soutien. Les USA et les conseillers de la coalition avaient « peu de contacts directs » avec les unités conventionnelles « sur les lignes de front ». Conséquence, le ministère de la Défense s’appuyait, pour évaluer les capacités tactiques des unités formées sur des « auto-évaluations, qui, selon les responsables du DOD, pourraient ne pas être fiables » (GAO US, 2018).

Le déni occidental et l’effet boomerang de la propagande

Certes, la lingua officielle des militaires a longtemps tenté de donner le change. De retour de Kaboul, en février 2018, le général US Curtis Scaparrotti, commandant suprême des forces alliées en Europe (SHAPE), se dit ainsi convaincu que « les Taliban ne pourraient l’emporter sur le champ de bataille » ! Cette propagande, à destination de l’extérieur, a abouti à une forme d’auto-conviction qui explique sans doute aujourd’hui l’effet de surprise devant la rapidité de l’avancée talibane.

Des erreurs en cascade

La défaite face du pouvoir afghan n’est donc pas tellement un problème de soudaineté du retrait, mais plutôt de sa tardiveté et d’erreurs stratégiques. Une présence de plusieurs années aurait-elle changé la donne ? Pas sûr du tout. On se trouve face à des erreurs non pas seulement tactiques, mais bien stratégiques, politiques.

Un objectif de guerre fluctuant

L’opération entamée en 2001, au lendemain des attentats du 11 septembre à New-York contre le World trade center et Washington, conçue au départ comme une opération anti-terroriste ciblée sur le réseau Ben Laden s’est muée en une opération de transformation civilo-militaire d’un pays — sensé être un État tampon entre un Iran maléfique et des républiques d’Asie centrale jugées trop proches de Moscou —, la lutte contre les Talibans, la reconstruction d’un État, la mise sur pied d’une armée nationale et d’une police nationale, etc. Il n’y avait donc pas ce qu’on appelle au niveau militaire l’état final recherché (Defined End State). Ou alors celui-ci était si large et si flou qu’il n’était pas tenable.

Une absence de stratégie de sortie

Conséquence : la stratégie de sortie a été très floue. Les calendriers de sortie ont été, à plusieurs reprises, remis en cause, interrompus ou réétalés dans le temps. Ils ont donné l’impression aux autorités afghanes que l’engagement occidental serait ad vitam aeternam.

Une formation déficiente

L’effort entrepris depuis 2002 pour former et encadrer une armée nationale afghane était-il utile, efficace, solide ? Le concept choisi d’une armée ‘nationale’ nombreuse était-il valable ? N’a-t-on pas préféré le nombre à la qualité ? Vouloir solidifier un État très éclaté, en mettant en place une armée nationale, sans se reposer sur l’organisation traditionnelle par province était-il possible ? Etc. Une introspection solide doit être menée au niveau euro-atlantique, pour éviter de répéter les erreurs sur d’autres terrains.

Un surplus d’aide

Le flux d’aide internationale — militaire, sécuritaire, développement, humanitaire — en direction de l’Afghanistan a été si important qu’il a rendu le pays entièrement dépendant. L’ensemble des dons internationaux représentait en 2020 43% du PIB afghan (19,81 milliards de dollars) et 50% des recettes fiscales repose sur l’aide internationale selon une note Coface. On peut se poser la question de savoir si cette aide était absorbable par le pays et si au lieu de développer le pays, elle ne l’a pas mis sous assistance.

Une capacité d’autonomie européenne limitée

Enfin, cet épisode est l’illustration cuisante que, malgré tous les discours, en cas de forte tension, les Européens sont toujours incapables aujourd’hui d’avoir une autonomie stratégique, au plan politique comme militaire. Ils n’ont pas pu influencer durablement la stratégie américaine sur place, ni réussi à trouver une autonomie d’action. Durant les différentes réunions de l’OTAN, en 2020 et 2021, ils n’ont pas vraiment critiqué la décision US de retrait. Le principe de ‘tous ensemble’ de l’OTAN s’est transformé dans une règle réaliste : les USA impulsent, les Européens suivent.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. « USFOR-A continued to classify detailed ANDSF attrition information this quarter because the Afghan government classifies it »
  2. SIGAR = Special Inspector General for Afghanistan Reconstruction

Complété avec le paragraphe sur l’aide internationale

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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