L’urgence de la défense européenne (Josep Borrell)

(B2) Le Haut représentant de l’Union pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité insiste : l’Europe ne peut plus se désintéresser des questions de défense. Dans un monde où s’imposent les rapports de force, elle doit user de tous ses outils pour garder sa place

Josep Borrell à Lisbonne (crédit : présidence portugaise de l’UE)
  • Ce propos est extrait de la préface de notre dernier ouvrage « La boite à outils de la défense européenne » (98 p.) qui vient de paraître.
  • Josep Borrell fait le point sur tout ce qui a déjà été fait, mais aussi les embûches qui se dressent sur le chemin. Sans trop d’ambages.
  • Un point intéressant, alors que se déroule ce vendredi (28.05) la réunion informelle des ministres de la Défense, à Lisbonne.

L’urgente nécessité de la géopolitique

L’Union européenne doit devenir un véritable acteur géopolitique. Tout dans notre environnement en rappelle l’urgente nécessité.

L’apparition des nouveaux empires

L’instabilité se développe aux confins de l’Europe, encouragée par les « nouveaux empires » ; de nouvelles menaces apparaissent dans le cyberespace pour nos démocraties, mais aussi pour nos infrastructures essentielles ; le multilatéralisme est affaibli et tous les domaines des relations internationales sont utilisés comme des armes dans une compétition mondiale de plus en plus vive…

Avoir un usage plus stratégique des outils

Que l’Union européenne adopte une posture plus géopolitique implique d’abord que nous fassions un usage plus stratégique des outils dont nous disposons pour gérer nos relations économiques avec le reste du monde en défendant mieux les valeurs et les intérêts des Européens. Et nous avons commencé à le faire de multiples façons. Mais cela implique aussi bien entendu que les Européens prennent mieux en charge leur propre sécurité, coordonnent davantage leurs moyens existants et se dotent de nouveaux outils pour faire face aux menaces émergentes.

La défense, l’étape la plus difficile de l’intégration européenne

Cela n’a jamais été la partie la plus simple du processus d’intégration européenne. D’abord parce que les questions de défense restent dans les esprits parmi les plus directement associées aux prérogatives des États nationaux. Et ensuite parce que les sujets de politique étrangère et de sécurité restent soumis à la règle de l’unanimité au sein de l’Union. Une unanimité que nos histoires, nos cultures, nos situations géographiques différentes ne permettent pas toujours d’atteindre aisément et rapidement. Malgré ces difficultés connues de longue date, les efforts engagés depuis trois décennies maintenant, et en particulier depuis l’adoption en 2016 de la Stratégie globale de l’Union européenne, commencent à porter leurs fruits : l’Union s’est progressivement dotée de nombreux outils pertinents dans ce domaine.

Des efforts à poursuivre

La crise déclenchée par l’épidémie de Covid-19 a montré à la fois l’ampleur des interdépendances à l’échelle globale et la dureté des rapports de force avec la diplomatie des masques, puis des vaccins. Mais elle mobilise aussi, de façon parfaitement légitime, les finances publiques à des niveaux inédits sur des enjeux sanitaires, économiques et sociaux. Malgré la pression qui s’exerce, et continuera à s’exercer demain, sur les finances publiques, il est essentiel que l’Union et ses États membres poursuivent les efforts engagés en matière de sécurité et de défense communes.

‘Nous n’avons pas levé le pied’

Sur le terrain

Malgré cette crise d’une ampleur inédite, nous n’avons pas levé le pied cependant au niveau européen sur le terrain de la défense depuis mon entrée en fonction. Nous avons lancé en effet l’opération Irini en Méditerranée pour faire respecter l’embargo sur les armes en Libye, élargi le mandat de l’opération Atalanta au large de la corne de l’Afrique, mis en place un nouveau concept de présence maritime coordonnée pour lutter contre la piraterie dans le golfe de Guinée ou encore renforcé les missions européennes au Sahel et lancé une nouvelle mission civile en République centrafricaine.

… comme dans les instruments

Nous avons également adopté les premières sanctions en réponse à des cyberattaques tout en renforçant nos capacités de lutte contre la désinformation. Nous avons aussi lancé le nouveau fonds européen de défense pour soutenir l’innovation dans les industries du secteur, tout en assurant la cohérence de ces actions avec les autres initiatives européennes dans ce domaine, notamment la coopération structurée permanente et la revue annuelle coordonnée de défense.

Une nouvelle culture stratégique en élaboration

Enfin, nous avons engagé la mise au point d’un Strategic Compass, une boussole stratégique, basée sur un diagnostic partagé des menaces qui pèsent sur l’Union. Elle vise à développer une culture stratégique commune, un préalable essentiel à une politique de sécurité plus intégrée.

L’Europe, le meilleur allié de l’OTAN

L’arrivée du Président Biden à la Maison Blanche a permis de relancer le dialogue transatlantique, notamment sur les questions de défense, et nous nous en réjouissons. Cela ne change rien cependant à la nécessité de renforcer les efforts des Européens pour mieux prendre en charge leur propre sécurité. Non pas parce qu’il conviendrait de remettre en cause l’alliance transatlantique qui reste bien entendu un pilier de notre politique de sécurité, mais au contraire pour la renforcer en devenant un meilleur allié des États-Unis au sein de l’OTAN.

Un chantier encore inabouti

Cet ouvrage le montre et nous en avons pleinement conscience : la politique européenne de sécurité et défense reste encore un chantier inabouti. Mais, comme nous l’avons montré déjà depuis décembre 2019, notre détermination est totale pour saisir toutes les opportunités afin de le faire progresser.

Josep Borrell

Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité

La boite à outils de la défense européenne. 98 pages, 10 euros. Disponible ici.

Titres et intertitres sont de la rédaction – texte écrit avant les derniers évènements en Biélorussie.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).