IED, arme de lâches ? Florence Parly se lâche. Bravade ou réalité

(B2) Quand la ministre française des armées Florence Parly qualifie d’arme des lâches l’utilisation d’IED —  explosif improvisé — a-elle raison ?

Ce qu’a dit la ministre ?

« Les terroristes utilisent l’arme des lâches, ces engins explosifs improvisés glissés sous le sable du désert ou sur les axes routiers et qui se déclenchent indifféremment au passage des militaires français ou des véhicules civils comme on l’a vu ces derniers jours » indique Florence Parly dans Le Parisien début janvier, juste après que deux nouveaux militaires aient été tués, s’ajoutant aux trois autres tués par le même mode opératoire fin décembre.

Insulter l’adversaire, efficace ?

L’émotion est palpable. Mais on peut se demander : à quoi sert ce type de propos ? Flatter l’ego national, peut-être. Refléter la douleur, sans doute. Afficher un profil très guerrier, voire matamore de la ministre des Armées, certainement. Au-delà, est-ce vraiment utile et efficace ? On peut en douter. Les mouvements maliens rebelles ou terroristes suivent pas-à-pas les faits et gestes de la France, de ses représentants. Et ils s’adaptent (lire aussi : Les djihadistes ne sont pas des mecs en claquettes, ils réfléchissent (Wassim Nasr). Les provoquer ne va pas vraiment les contraindre à l’inaction. Au contraire…

Un IED vise-t-il indifféremment population et militaires ?

Parfois. Mais pas toujours. La version basique de la mine personnelle qui se déclenche au premier qui passe n’est pas celle qui a tué les soldats. La plupart des mines posées au Mali sont de type ‘plateau à pression’ qui se déclenchent au passage d’un véhicule lourd (lire aussi : Les IED, outils robustes, menace continue au Sahel. Une vingtaine par an). Le problème est qu’elles peuvent viser de façon indifférencié un véhicule civil (bus, camion…) que militaire. D’autres sont plus sophistiquées et se déclenchent à distance, soit par un moyen physique (une ficelle, ce qui nécessite une présence à proximité) voire un GSM (mobile portable, ce qui nécessite une observation visuelle à la jumelle).

Les terroristes sont-ils des lâches ?

Face aux militaires, on ne peut pas vraiment parler de lâcheté, mais d’un combat qui utilise toutes les armes. Ainsi, certes l’engin explosif est utilisé. Mais comme une arme dans une panoplie guerrière qui en comprend plusieurs. Les groupes terroristes ont ainsi prouvé par le passé qu’ils étaient capables de s’exposer de façon directe. Les premiers affrontements en 2013 dans les Ifoghas étaient rudes, au dire des soldats qui y ont participé, allant parfois jusqu’au corps à corps (lire notre reportage : Mali : jouer l’effet de surprise (général Saint-Quentin). À plusieurs reprises, les combattants rebelles ou terroristes ont payé de leurs vies l’assaut donné aux bases ou aux véhicules militaires, armes à la main. Quand ils n’utilisaient pas l’arme du véhicule suicide.

Est-ce un acte de guerre ou un acte terroriste ?

Dans la définition classique du terme (visant à instiller de la terreur dans la population), il ne s’agit pas d’un acte terroriste. Mais bel et bien d’un acte de guerre contre une force militaire (1). Faute de pouvoir attaquer les camps comme en 2018 (lire : La MINUSMA victime à Tombouctou d’une attaque terroriste complexe. Des Français touchés), les forces hostiles s’en prennent à leurs véhicules et leurs forces présentes à l’intérieur. L’IED est dans ce cas l’arme du faible par rapport au plus fort. Un geste classique en conflit armé. C’est le propre de la lutte asymétrique, et toute la difficulté du combat que mènent actuellement les Français au Sahel.

L’arme des lâches est-elle le privilège des terroristes ?

A ce petit jeu de mots, il faut faire très attention à ne pas se voir renvoyer l’argument à la figure. On pourrait aussi légitimement se poser la question si les frappes par drones, pilotées à distance, avec un risque humain réduit à zéro pour l’attaquant, n’est pas aussi une ‘arme de lâches’. Le lâcher de bombes de précisions par des avions de chasse, s’il requiert un savoir faire et un engagement physique notable, n’est pas non plus très chevaleresque dans l’art de la guerre. Et si, par malheur, il atteint des innocents, on est pas loin du crime de guerre.

Commentaire : Au final, ce type de petites phrases ne me semble pas à la hauteur des enjeux ni à la gravité du moment. Toute l’attention française doit aujourd’hui être utilisée pour diminuer l’ardeur guerrière au Mali, non la renforcer. Croire qu’on va arriver à (re)mobiliser une opinion française, de plus en plus sceptique (comme le montre le sondage du Point), est erroné.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Si acte de terreur, il y a, c’est quand les ‘terroristes’ s’en prennent à des civils sans défense comme l’attaque qui a coûté la vie de plus de 100 personnes au Niger parmi les villageois de Tchombangou et Zaroumdareye au Niger.

Mis à jour avec des précisions sur la nature des IED et renvoi à l’article plus technique

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).