Autonomie stratégique. Faisons des tests pratiques avant de causer

(B2) L’autonomie stratégique est devenue ces dernières semaines le ‘must’ du débat européen. Les ministres en ont parlé ce lundi au Conseil des Affaires étrangères. Dans cette discussion assez philosophique pour l’instant, ne faut-il pas revenir sur terre ?

(crédit : EUMM Georgia)

Avant de chercher à donner de grandes définitions de ce qu’est l’autonomie stratégique, il faudrait peut-être se poser quelques questions concrètes, savoir si on peut la réaliser et comment ? Quelques tests pratiques ne seraient pas inutiles…

Exemples :

1. Peut-on se passer de la présence du contingent turc dans l’opération EUFOR Althea de stabilisation en Bosnie-Herzégovine ? Les Turcs n’y sont pas portion négligeable — une compagnie sur un total d’environ 600 hommes maximum. Mais les Européens n’ont jamais cherché à les remplacer. Vraie nécessité ou vestige d’une opération menée sous couvert de l’OTAN ? Cela interpelle…

2. Toutes les lacunes identifiées dans le passé (moyens héliportés, soutien médical, renseignement) au niveau européen sont-elles comblées ? Concrètement, a-t-on les moyens aujourd’hui de faire une opération comme l’EUFOR Tchad en 2008, sans dépendre des moyens héliportés russes ? Pourra-t-on demain avoir une opération au Sahel sans dépendre des drones et des renseignements américains ? Plus simplement, est-on capable de déployer simultanément un ou deux ‘Rôle 2’ (hôpital de campagne), voire même plusieurs ‘Rôle 1’ (poste médical avancé), sans dépendre de partenaires privés dans d’autres pays tiers ?

3. Au niveau organisationnel, les Européens sont-ils prêts à adopter un mode de financement moins archaïque et plus solidaire de leurs missions et opérations PSDC, en faisant un pot commun plus large que l’actuel qui laisse reposer sur les épaules des pays participants à la fois le prix politique et humain de l’engagement et son coût financier ?

4. Les Européens sont-ils prêts à déployer une force de quelques milliers d’hommes de stabilisation dans un conflit de leur voisinage si l’ONU ou un voisin leur demande, dans un environnement à risque ? Par exemple, seraient-ils prêts à fournir une force d’interposition de quelques milliers d’hommes entre Arménie et Azerbaidjan, au Haut Karabagh (à supposer que les Russes le demandent), voire à s’impliquer en Libye pour observer le cessez-le-feu (si l’ONU et les Libyens le souhaitent) ?

5. L’imposition des sanctions (mesures restrictives individuelles ou embargo économique) peut-elle suffire dans la diplomatie et la gestion de crises des Européens ? Quel autre vecteur pourrait les remplacer ?

Quant on aura commencé à répondre à ces questions (et à d’autres), on pourra alors se dire que la discussion sur l’autonomie stratégique n’est pas qu’une aimable conversation de salon.

Au risque de jouer les rabat-joies, je suis en effet fermement convaincu que sans moyens d’imposer la paix, sans un minimum de hard power, il sera bien difficile pour le vieux continent d’acquérir une autonomie stratégique réelle, de s’imposer dans la vie internationale.

L’éviction des Européens (1) de la diplomatie de crise — déjà constatée en Syrie ou au Haut Karabagh — risque alors de se poursuivre (en Libye, en Somalie ou en mer de Chine) et de devenir la règle, dans un monde où les puissances se réveillent. Et l’autonomie stratégique restera un slogan qui se videra de sens. Sauf (peut-être) en matière économique. Ce qui est un tout autre sujet en réalité.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Un processus d’astanisation, comme le dit le Haut représentant, Josep Borrell, sur son blog, par référence au processus d’Astana mis en place en Syrie par les Russes et Turcs.

Une passe d’armes franco-allemande…

Sur ce sujet chacun a en mémoire la querelle sémantique entre la ministre allemande de la Défense et le président français Emmanuel Macron. Voir dans cet échange l’alpha et l’oméga de la réflexion européenne ou une simple querelle d’egos serait erroné.

Une querelle sémantique

Derrière l’illusion de l’autonomie européenne dénoncée par Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK), la ministre allemande de la Défense, se cache des arguments assez classiques : le lien viscéral de la Bundeswehr avec l’OTAN (lire : Défense. L’Allemagne cause beaucoup et agit peu. Pourquoi ?), tout comme la volonté allemande de se replacer en tête dans une relation avec les USA fort abimée avant l’arrivée de Joe Biden.

… aux relents nucléaires

Cette querelle intervient sur une question de fond très sérieuse, qui pourrait transcender la prochaine discussion sur le concept stratégique de l’Alliance. La dissuasion nucléaire en Europe doit-elle rester américaine (position de AKK) ou devenir européenne telle que l’a proposé Emmanuel Macron ou ne plus être du tout ? C’est la vraie ‘illusion’ que dénonce AKK. Elle dit fermement ‘Nein, Danke’ à la proposition de Paris d’étendre le parapluie nucléaire français à l’Europe.

Lire notre analyse complète : L’autonomie stratégique européenne, une illusion dixit AKK. Un message qu’il faut replacer dans son contexte.


Lire aussi :

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

Une réflexion sur “Autonomie stratégique. Faisons des tests pratiques avant de causer

  • 8 décembre 2020 à 10:36
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    Des questions très pertinentes même s’il en reste d’autres relatives à la prise de décision aussi importantes.
    Il ne peut y avoir autonomie stratégique quand la stratégie et l’opérationnel sont décidés par un collège de 27 décideurs qui doivent s’accorder unanimement. L’architecture institutionnelle de la PESD est encore à l’âge de la pierre et son but fondamentale est d’empêcher d’agir. Cela convient autant aux pays non-stratégiques, comme les scandinaves, comme aux illibéraux (soucieux de la Russie), comme aux anciennes puissances comme la France, qui ne veulent pas (malgré leurs exhortations faussement européennes) se retrouver dans un carcan qui limite leur propre souveraineté stratégique. En fait la France n’a pas encore découvert comment rendre compatible « sa » souveraineté stratégique et celle de l’UE.
    Il ne suffit pas d’adopter une strategie (par example pour le Sahel) quand un pays (la France, dans ce cas) decide qu’elle a une stratégie (jamais écrite, par ailleurs) propre pour chaque cas à laquelle la stratégie européenne doit se plier. Une vaste blague.

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