Autonomie stratégique. Refondre l’Alliance autour d’un pilier européen (J. Howorth)

(B2) Pour Jolyon Howorth, l’Union européenne atteindra l’autonomie stratégique. C’est inévitable…à terme. Mais les Européens doivent sortir des sentiers battus, reconnaitre l’impasse actuelle de la PSDC comme du fonctionnement de l’OTAN, et refonder une ‘Nouvelle Alliance’

(crédit : US defence.gov)

Le chercheur britannique d’origine, francophile au point d’avoir acquis la nationalité tricolore, a jeté un pavé dans la mare lors des troisièmes entretiens de la défense européenne, le 4 novembre dernier, dont il était le ‘grand témoin’.

Une autonomie stratégique structurelle

« Une autonomie stratégique est à terme inévitable. Ce n’est pas une prédiction de Nostradamus. Ce constat est déterminé par l’histoire et par la géographie. L’histoire nous enseigne qu’entre les États-Unis et l’Europe, depuis bientôt 250 ans, les rapports stratégiques ont évolué constamment. Et la géographie nous dit, suivant Vidal de la Blache, que les intérêts de deux blocs continentaux qui ne partagent nullement le même espace territorial, ne peuvent être communs, encore moins identiques. L’autonomie ? Quoi de plus naturel alors.

Une communauté transatlantique fondée sur une différence d’intérêts

« Le discours atlantiste selon lequel Américains et Européens seraient liés dans ‘une communauté de destin’ est trompeur. Au 19ème siècle, les intérêts ‘étrangers’ américains furent essentiellement asiatiques et latino-américains. Ce ne fut qu’en 1941 que les États-Unis se sont impliqués de façon sérieuse dans les affaires européennes. Sans la menace soviétique, ils s’en seraient retirés en moins d’une décennie. L’Alliance Atlantique fut, à l’origine, conçue essentiellement comme une béquille temporaire, le temps que le Vieux Continent se ressaisisse après la saignée de 1939-45. Nous savons ce qu’il en est advenu.

La PSDC marque le pas

« La PSDC reste toujours bien en-deça des promesses de Saint-Malo (NB : le sommet franco-britannique de décembre 1998 qui lance le projet d’une politique européenne de sécurité et de défense).

Loin de l’autonomie stratégique

« Déjà, vers 2010, celles-ci se caractérisaient bien davantage par des objectifs purement ‘civils’ que par des ambitions un brin musclées. Je n’ai rien contre des missions civiles. Mais ne nous berçons pas d’illusions. Elles n’ont rien à voir avec l’autonomie stratégique. L’UE assure actuellement six missions classées ‘militaires’, dont trois ne sont que des missions d’entraînement de forces africaines. Encore, je n’ai rien contre. C’est très important. Mais ce n’est pas par ce biais que l’UE atteindra l’autonomie stratégique. 

Une faiblesse face aux défis environnants

« Certes, les deux missions militaires significatives (les opérations navales en Méditerranée et dans le Golfe) pourraient être considérées comme ‘stratégiques’. Mais, compte tenu des défis véritablement géostratégiques qui entourent l’Europe, de l’Arctique à la Mer Noire et du Bosphore à l’Atlantique, c’est peu, c’est vraiment très peu. Depuis 2014, seuls cinq nouvelles missions ont été entreprises, dont trois en Afrique. Si la PSDC est ce qu’elle fait, je suis désolé, mais ce n’est guère impressionnant. 

Et le Covid-19 ne va pas arranger les choses

« La plupart des études qui commencent à traiter de l’impact du Covid sur la défense européenne font état des nombreux défis supplémentaires que fait surgir le virus. Défis supplémentaires mais moyens plus limités. La crise du Covid aggrave l’affaiblissement, déjà perceptible, des institutions multilatérales de la gouvernance globale. Elle exacerbe un environnement déstabilisé dans lequel des puissances comme la Chine et la Russie tiennent de meilleures cartes.

Une solution : la fusion entre PSDC et OTAN

« Je persiste à penser que ce sera plutôt par la coopération, voire par la fusion entre la PSDC et l’OTAN — plutôt que par la différentiation entre ces deux entités— que l’Union Européenne atteindra l’autonomie. Je suis convaincu que la PSDC, à elle seule, n’est pas l’instrument adéquat pour forger l’autonomie. Deux avenirs sont possibles pour l’Alliance, dans le contexte d’une victoire du [démocrate] Joe Biden.

Première option, l’OTAN continue à fonctionner comme elle a toujours fonctionné

« Les Européens seraient moins nerveux quant à la crédibilité de l’article 5 [du traité de l’Alliance atlantique].  L’inertie redeviendrait la règle. Les Américains ne voudront pas céder le leadership, et les Européens n’oseront pas risquer de pousser trop loin leurs ambitions autonomistes. Dans le contexte de Covid, compte tenu d’une crise budgétaire gravissime pour les pays de l’Union, la PSDC repassera à l’arrière-plan (plan qu’elle n’a d’ailleurs jamais vraiment quitté).

Deuxième option, l’européanisation de l’OTAN

« Cela suppose un sursaut considérable de l’imaginaire géostratégique — tant chez les Européens que chez les Américains. [Et trois conditions.] Premièrement, les Américains ne souhaitent plus assumer des responsabilités majeures en Europe puisque la rivalité avec la Chine devient leur priorité absolue. Deuxièmement, les Européens se rendent compte que la PSDC seule ne leur fournira jamais la garantie de leur sécurité régionale (surtout tant que l’OTAN existe) et qu’il ne sert à rien de multiplier les acteurs militaires européens. Troisièmement, il y a une ‘convergence analytique’. Les Américains n’arrêtent pas de demander aux Européens des efforts accrus, de les encourager à assumer le leadership stratégique dans leur voisinage, de prendre leur propre défense au sérieux. Les Européens cessent d’envisager ce rôle par le truchement de la PSDC et acceptent de jouer à fond la refonte de l’OTAN.

Une nouvelle Alliance qui va dans le sens de l’histoire

« L’objectif, à terme, devrait être le retour au scénario initial conçu par Acheson et Eisenhower : une Alliance en rééquilibrage, dans laquelle les Européens prendraient progressivement la part du lion et les Américains joueraient, pendant encore deux décennies, plutôt un rôle de facilitateurs. Il est dans l’intérêt des deux parties de forger une nouvelle Alliance, nullement structurée par la dépendance, encore moins par la servitude, mais par un vrai partenariat équilibré dans lequel les Européens atteindraient, avec l’appui et l’encouragement des Américains, l’autonomie stratégique.

Sortir des sentiers battus

« Le premier scénario respecte le statu quo, ne demande pas de grands efforts et est infiniment plus confortable pour les acteurs actuels. Mais il continuerait à renvoyer aux calendes grecques toute avancée de la part des Européens vers l’autonomie…. [jusqu’à l’arrivée d’un nouveau Donald Trump] qui forcerait à passer au second scénario. Ce second scénario va dans le sens de l’histoire et de la géographie, mais il est extrêmement exigeant et suppose de sortir totalement des sentiers battus. »

(Jolyon Howorth)

Rédaction de B2

© B2 - Bruxelles2 est un média en ligne français qui porte son centre d'intérêt sur l'Europe politique (pouvoirs, défense, politique étrangère, sécurité intérieure). Il suit et analyse les évolutions de la politique européenne, sans fard et sans concessions. Agréé par la CPPAP. Membre du SPIIL. Merci de citer "B2" ou "Bruxelles2" en cas de reprise

2 réflexions sur “Autonomie stratégique. Refondre l’Alliance autour d’un pilier européen (J. Howorth)

  • 18 novembre 2020 à 18:55
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    Idée intéressante mais comme le dit Howorth extrêmement exigent. Il faut en particulier régler la question de la Turquie qui semble être ignoré par Howorth.

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  • 19 novembre 2020 à 09:38
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    Rien de nouveau, des banalités répétitives qu’on a entendu du coté des british, soit francophiles, soit francophobes. De quoi on s’en fiche, il n’y a pas équivalence entre francophile et europhile.
    Un exemplaire, dinosaure, de la vieille école de géopoliticiens qui ne voient dans les relations internationales que les capacités militaires des uns et des autres ainsi que les agitations hystériques des gens comme Erdogan ou Poutine. Une pensée qui appartient aux années de la guerre froide.

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