Le demi-échec de la coopération structurée permanente se profile (v2)

(B2) Deux ans et demi après, la coopération structurée permanente (PESCO) peine à afficher des résultats. Et ceci n’est pas la faute de la crise du coronavirus

(crédit: DICOD / EMA)

Un rapport cinglant

Le rapport concocté au sein des services militaires de l’UE, qu’a pu lire et décortiquer B2, en avant-première, est très technique et bourré de sigles et jargons divers (1). Ce bilan de mi-parcours n’en révèle pas moins un fait fondamental, parfois de façon cru. On comprend donc qu’il n’ait pas encore été publié par les instances européennes. Et que celles-ci répugnent à le faire, de peur de mettre en cause trop violemment les États membres, accusés ainsi d’indigence et de manque de volonté.

Des engagements peu tenus

Tout d’abord, les États peinent à respecter les engagements qu’ils avaient pourtant pris solennellement. L’échec plane sur l’instrument de coopération le plus innovateur du Traité de Lisbonne déclenché, de façon cérémonieuse fin 2017. Certains ne prennent même pas la peine de détailler la façon dont ils appliquent ces engagements. D’autres (onze selon nos informations) se contentent de recopier ce qu’ils mettent du côté de l’OTAN. De fait, quand on leur dit Union européenne, la majorité des États membres pensent ouvertement OTAN. Ce qui est à l’inverse de l’effet recherché par la PESCO.

Des États peu studieux

« La plupart des informations fournies » dans les différents chapitres d’engagement ne sont « pas remplies de façon substantielles » indique le rapport. Chaque État semble considérer « de façon différente » ce qui est stratégique dans les engagements. Dans certains domaines, la façon d’exécuter les engagements est « partiellement remplie voire pas du tout ».

Des projets qui peinent à avancer

Quant aux 47 projets (2) initiés dans le cadre de la PESCO, soyons clairs. C’est la débâcle ! Seul un tiers des projets de la PESCO pourrait aboutir. Les autres encore au stade biberon, voire morts-nés. Pour être plus poli, on parle d’« idéation » : la génération d’idées. Trente projets sont ainsi dans cette phase préparatoire d’ideation. Et il semble y avoir peu d’espoir de les voir se réaliser dans un délai rapide. « Bien qu’une date d’IOC [capacité opérationnelle initiale] soit indiquée pour la plupart d’entre eux, une estimation claire des ressources requises est manquante » indique le rapport consulté par B2.

Des projets qui sont le thermomètre de la PESCO

Certes, on pourra vous répondre que ces projets ne sont pas le plus important de ce processus, avant tout politique. Mais c’est la face immergée de l’iceberg. Ce qui apparait le plus concret aux yeux de tous (opinion publique, parlements, industriels et même institutions européennes). C’est d’ailleurs dans cet objectif qu’ils ont été intégrés, dès le départ, dans la coopération structurée permanente : pour permettre d’illustrer les progrès de l’intégration.

Des projets qui mettent le temps à voir le jour

Cette lenteur peut être explicable pour des projets industriels qui s’étalent sur dix ans. Elle s’explique mal pour des projets de coopération où une certaine volonté politique suffit. D’autant que plusieurs de ces projets, ils n’ont pas été entamés au jour de démarrage de la PESCO, mais bien avant (dans le cadre de l’OTAN par exemple, au niveau national ou binational). La réflexion devrait donc déjà bien être avancée.

Des projets utiles pas opérationnels

Pourquoi ainsi le commandement médical européen (le projet PESCO n°1), le hub logistique (deux projets conduits par l’Allemagne), le dispositif militaire de développement en cas de catastrophe (projet conduit par l’Italie) ne sont-ils pas encore vraiment opérationnels ? De tels dispositifs auraient été extrêmement utiles durant la crise du coronavirus. De même que l’équipe de réaction cyber (projet lituanien).

Doublons et manques de pertinence stratégique

Pourquoi y a-t-il deux ou trois projets similaires en matière de cyber ou de formation ? Est-ce que développer une école de renseignement (projet gréco-chypriote), de nouvelles frégates (projet italien), un appui-feu artillerie (projet slovaque) ou un nouveau véhicule blindé (projet italien) répondent vraiment à des lacunes européennes prioritaires et ne peuvent pas être menés sous d’autres cieux ?

Que faire ?

Prendre à bras les problèmes

Les ministres de la Défense des 27 devront prendre ces questions à bras le corps. Ils devront mettre de côté cette idée, très répandue, de n’opérer que quelques changements mineurs à un dispositif, si pénible à mettre au point. Le nombre de projets devra être réduit de façon drastique. Une réelle volonté politique devra les impulser.

Avoir des critères d’avancée précis et transparents

Pour permettre la tenue des engagements, il faudra établir des critères mesurables, réalistes, échelonnés dans le temps, et précis. Il sera nécessaire de prendre l’opinion et les parlements à témoin, en rendant les rapports de mise en œuvre publics, individualisé État par État. Comme en matière économique. C’est le seul moyen de vérifier que des progrès sont réalisés.

Faire le ménage dans les projets

On peut (on doit) vraiment se poser la question : Est-ce que mener 46 projets PESCO de front est réaliste, au gré des ambitions et des moyens européens ? Ne faut-il pas se concentrer sur une dizaine de projets ‘utiles’, ‘prioritaires’ et laisser tomber les autres, certainement très intéressants ? Ceux-ci ne peuvent-ils pas être menés en ‘bilatéral’ ou ‘multilatéral’ plutôt que de recourir à l’échelon européen (3).

Le risque d’un endormissement de la ‘Belle aux bois dormant’

À défaut, le bel édifice risque de s’enterrer dans le cimetière des belles idées européennes jamais vraiment réalisées et qui lambinent d’une année sur l’autre, imprimant dans l’opinion publique une idée désastreuse : une grosse mécanique bureaucratique sans vraiment d’efficacité.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Ce rapport aurait dû être présenté aux ministres de la Défense le 12 mai, mais la session a été intégralement consacrée au Covid-19. Elle sera l’objet de la réunion ministérielle du 16 juin.
  2. 46 projets actuellement pour être exact. Ils étaient 47 au départ. Mais l’un d’entre eux a déjà déposé le bilan selon nos informations.
  3. Le bonus de 10% promis au titre du fonds européen de défense n’est certainement pas étranger à cet enthousiasme des États membres à présenter autant de projets.

Lire aussi notre dossier N°58. La lente mise en place de la Coopération structurée permanente (PESCO) (V3)

Article complété (avec plusieurs citations du rapport), réorganisé et mis à jour le 15 juin en prévision du Conseil des ministres de la défense du 16 juin

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.