Task force Takuba : l’oubli de la république Tchèque. Une bourde française ?

(B2 – exclusif) La déclaration solennelle de mise en place de la task force Takuba publiée fin mars par Florence Parly, la ministre française des Armées, en pleine crise de coronavirus, a commis un (petit) impair : la participation des Tchèques

Entrainement au tir avec une équipe d’instructeurs européens (dans le cadre d’EUTM Mali) (crédit : Army.cz)

Ce n’est pas très grave en soi. Cela n’a pas suscité de hauts cris diplomatiques. Mais c’est gênant envers un pays qui se montre un ‘bon élève’ de la classe européenne en matière d’engagement au Sahel et de solidarité.

La bonne volonté tchèque

Le gouvernement de Prague, avec celui de Tallinn (Estonie), avait pourtant été un des premiers à indiquer sa volonté de participer à cette action des forces spéciales, complément de l’opération Barkhane, dans le Liptako-Gourma, aux confluents des trois frontières (Mali, Niger, Burkina Faso). Ce dès novembre 2019 ! (lire : Plusieurs pays européens s’engagent ou songent à s’engager au Mali opération Takuba). Et cette contribution ne s’est pas dédite, contrairement à certaines promesses (telle celle de la Norvège).

Une contribution notable en attente de l’aval parlementaire

Le ministre tchèque de la Défense, Lubomír Metnar, avait ainsi confirmé, lors de la réunion tenue par video-conférence de l’initiative européenne d’intervention, le 27 mars, « l’approbation de la proposition d’envoyer des troupes tchèques à la Force opérationnelle Takuba par le gouvernement de la République tchèque ». Seule réserve, tout comme les Suédois, la participation tchèque reste soumise à une formalité nécessaire : le consentement des élus nationaux.

La volonté de stabiliser la région sahélienne

Il faut « inverser les développements négatifs actuels et supprimer les causes de l’instabilité au Mali et au Sahel en adoptant des mesures vigoureuses de façon unifiée » a ajouté Prague rejoignant ainsi le texte de la déclaration finale.

Une présence déjà affirmée à Bamako

Précisons que le Mali n’est pas une totale nouveauté pour les Tchèques. Leurs forces ont assuré, depuis quasiment le début, la ‘force protection’ de la mission européenne de formation de l’UE (EUTM Mali), au quartier général de Bamako en particulier, ou lors des escortes de ViP. Avec efficacité, fermeté… tout en gardant le sourire. Et ils vont prendre le commandement de la mission relayant les Portugais dans la seconde partie de l’année (lire : Les Tchèques vont prendre le commandement de la mission EUTM Mali).

Commentaire : un juste retour des choses

Il est étonnant de voir mentionner la Suède (qui est plutôt un traine-la-patte en matière de défense européenne) et pas la république Tchèque, qui sont au même point d’avancée (lire : La task-force Takuba est créée. Une déclaration signée à onze. Quelques-uns s’engagent plus).

Il est étonnant que, plusieurs jours après, alors que cet oubli est connu, aucune modification n’ait été faite. S’il s’était agi du Royaume-Uni ou de l’Allemagne, la rectification aurait été faite dans l’heure, avec un communiqué envoyé à toute la presse.

extrait du communiqué publié le 27 mars 2020 – toujours inchangé

Un oubli inexplicable d’autant plus que le gouvernement de Prague est dirigé par un membre des libéraux et démocrates européens, tout comme Emmanuel Macron. Ou alors l’explication est politique : on estime peut-être que la promiscuité avec un certain Andrej Babiš, premier ministre au tempérament de feu, plus proche dans l’esprit de Viktor Orban, fait tâche.

On dénonce souvent l’absence de solidarité des pays d’Europe centrale et orientale en matière de défense et de leur atlantisme à outrance. C’est parfois vrai, parfois non. L’esprit européen de ces pays est souvent oublié (cf. encadré 1), particulièrement en France, où les commentateurs adorent montrer du doigt ces ‘vilains’ de l’Est pas solidaires plutôt que de les féliciter. Il faut rétablir un certain équilibre.

Au lieu de vilipender sans cesse, nous devrions plutôt nous inspirer. Ce qui se fait aujourd’hui dans les pays de l’Est n’est pas idiot : la réaction, rapide, des autorités locales en matière de lutte contre le Covid-19 a sans doute évité certains dégâts (cf. encadré 2). Mettons de  côté notre côté fanfaron — du genre ‘nous sommes les meilleurs’ (pour la santé, le système politique, la défense, etc.) —, soyons plus à l’écoute des autres Européens et profitons de leur expérience.

(Nicolas Gros-Verheyde)


1. Une certaine solidarité européenne, trois exemples

En matière d’équipement, alors que plusieurs pays de l’Est européen achètent en majorité de l’équipement US (par exemple la Pologne ou la Roumanie), l’un d’entre d’eux se détache particulièrement, la Hongrie de Viktor Orban (Fidesz/Chrétiens-Démocrates) qui achète régulièrement ‘européen’ (lire : La Hongrie fait ses emplettes chez Airbus et KMW). Pour l’opération Irini, le premier pays à avoir annoncé une contribution publique réelle… c’est la Pologne de Andrej Duda (Pis/Conservateurs) (lire : L’opération EUNAVFOR Med Irini sans navires, pour l’instant. La génération de forces se poursuit). Et la Roumanie de Ludovic Orban (PNL/Libéraux-centristes) est un des seuls pays européens à avoir accepter d’envoyer (ces jours-ci) une équipe de 11 médecins et infirmiers dans le nord de l’Italie en renfort dans la lutte contre le coronavirus (lire ici). La réalité est donc plus contrastée qu’on veut bien le dire.


2. L’exemple vient de l’Est  

On peut noter l’extrême promptitude de réaction tchèque en matière de lutte contre le coronavirus avec à la clé fermeture des frontières (ce que tout le monde a fait ensuite), achat massif de masques et recours à l’armée (lire : Prague organise un pont aérien pour rapatrier masques et respirateurs de Chine). Alors que la France vrombit au son de la guerre (cf. discours Emmanuel Macron) mais tergiverse encore sur l’utilisation massive des masques et le recours à l’armée, la république Tchèque n’hésite pas, elle, à déclencher un pont aérien. Résultat : le premier avion gros porteur de type Antonov se pose à Prague le 23 mars. Il faudra une semaine exactement (le 30 mars) pour avoir le même effet à Paris ! Ce alors que la crise du coronavirus est plus forte en France qu’en Tchéquie. Si le gouvernement d’Edouard Philippe avait été plus rapide, quelques vies supplémentaires auraient sans doute pu être sauvées (surtout du côté du personnel soignant).

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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