Retour au port pour le porte-avions Charles-de-Gaulle, contaminé par la pandémie (v3)

(B2) Le groupe aéronaval français abrège son opération. Une quarantaine de marins présente les symptômes (caractéristiques) du coronavirus. De quoi doucher le message officiel de posture opérationnelle ‘inchangée’

Derrière le pont du Charles-de-Gaulle, la frégate danoise Niels Juei, fin mars. (crédit : DICOD / EMA)

(Mise à jour 10.4 – 13h) De 40 suspects, on est passé à 50 cas confirmés, le pronostic est tombé vendredi, lire : 50 cas détectés positifs au coronavirus sur le ‘Charles’

40 cas suspects !

« Une quarantaine de marins est aujourd’hui sous observation médicale renforcée, annonce l’état-major des armées (EMA) dans un communiqué, publié le 8 avril. Ils présentent des symptômes compatibles avec une possible infection par le Covid-19. Ces premiers symptômes sont apparus récemment. » (1) Une équipe de dépistage a été déployée à bord du Charles-de-Gaulle (R-91) pour « investiguer sur les cas apparus » et tenter « d’entraver la propagation du virus à bord du navire ».

Retour à Toulon

La décision a été prise d’anticiper le retour de la mission ‘Foch’, prévu initialement au 23 avril (lire : Un groupe aéronaval autour du Charles-de-Gaulle se déploie, avec des Européens, épisodiques). Actuellement au large du Portugal, le seul porte-avion de la marine française et son escorte devraient arriver au port de Toulon d’ici une semaine, selon la marine nationale.

Un premier marin évacué il y a une dizaine de jours

Un premier sous-officier avait été évacué lors d’une escale au Danemark les 29 et 30 mars, parce qu’il présentait des symptômes suspects. Les tests s’étaient cependant avérés négatifs. Copenhague avait notamment fourni un appui logistique à la mission Foch, l’une de ses frégates participant pour la seconde année consécutive à des manœuvres avec le groupe aéronaval.

Un navire potentiel foyer d’infection

Le porte-avions, comme tout navire, est particulièrement propice à la circulation d’une telle épidémie. L’équipage vit par nature dans un confinement total. Le commandant a certes décidé de réduire au maximum les réunions et les rassemblements. Les équipements et espaces communs doivent être nettoyés deux fois par jour. Le porte-avions dispose de tout le matériel médical pour gérer des cas qui, le cas échéant, s’aggraveraient : une salle d’hospitalisation d’une douzaine de lits avec respirateurs et espace d’isolement, ainsi que des hélicoptères pour évacuer des patients.

Une escale à Brest cause de tout ?

Selon le Télégramme de Brest, c’est lors d’une escale à Brest entre les 13 et 16 mars que l’infection par le coronavirus aurait pu avoir lieu et et le virus s’immiscer à bord. Les marins ont en effet été autorités à rejoindre leurs proches, avec la consigne stricte de rester confinés en famille. « Brest est bien devenu l’escale de tous les dangers et la sortie auprès des familles, le maillon faible de cette pourtant rigoureuse chaîne de précautions » écrit notre confrère breton.

Un cas à bord des Belges

La frégate belge Léopold Ier qui accompagnait le ‘Charles’ durant son périple depuis Gibraltar jusqu’à la mer du Nord  a fait aussi escale à Brest dans le même temps. Un marin qui souffrait de symptômes caractéristiques avait été débarqué peu après. Le test effectué s’est révélé positif le 24 mars, soit une dizaine de jours après l’escale (2). La marine belge a alors pris la décision de faire rentrer la frégate Léopold Ier de manière anticipée (lire : Un cas de coronavirus à bord. Le Leopold I rentre).

Deux exercices majeurs torpillés

L’épidémie de coronavirus avait contraint le groupe aéronaval à réduire l’intensité des deux exercices prévus : ‘Frisian Flag 2020′ et « Joint Warrior 201/Griffin Strike’. La pandémie a obligé «  à annuler ou à réduire le spectre des deux exercices et à restreindre l’entrée de la force dans les ports » confirme ainsi l’état-major portugais, dans un communiqué publié le 9 avril. Quant à la frégate portugaise Corte-Real qui participait à la task-force, elle est rentrée au port de Lisbonne mercredi (8 avril).

Commentaire : un coronavirus qui atteint le nerf de la guerre

Cet arrêt du Charles survient après la suspension des opérations en Irak (lire : La France suspend, à son tour, ses opérations en Iraq) et la mise en veille de plusieurs missions et opérations européennes (lire : Les missions militaires de la PSDC continuent, mais à bas régime).

La capacité opérationnelle remise en question

Il y a quelques jours, les autorités françaises affichaient leur confiance. Le 3 avril, ainsi, l’état-major français déclarait à B2 que « l’épidémie n’a pas d’impact conséquent sur la posture opérationnelle maritime », en dehors de quelques escales annulées faute d’accès aux ports. Le lendemain, 4 avril, la ministre des armées Florence Parly enfourchait la même posture, justifiant dans une interview que si 600 cas avaient été repérés dans l’ensemble de l’armée française, cela ne causait aucun problème : « Notre posture opérationnelle n’est pas impactée » affirmait-elle fièrement aux Dernières Nouvelles d’Alsace et quotidiens du groupe Ebra (3).

De la com’ plutôt que de l’information

Il semble en fait que, derrière la bravoure affichée, la réalité soit légèrement différente (lire : Du Sahel aux régiments, l’armée française encaisse des coups face au coronavirus). C’est dommage. Chacun sait qu’en temps de crise, l’opacité d’une communication taiseuse n’a qu’un temps, rien ne vaut l’information, et que celui qui dit franchement les choses gagne sur le long terme (cf. Angela Merkel). La parole de Florence Parly n’est pas digne d’un ministre responsable. Elle risque d’être désormais décrédibilisée, en interne comme externe. Au ministère des Armées, on se montre d’ailleurs bien ennuyé pour communiquer sur ces sujets, face à des journalistes qui sont nombreux à réclamer des réponses : « On n’en sait pas plus. On reçoit les éléments de la voix officielle. » Le risque devient important que plus personne n’accorde sa confiance à cette voix officielle, qui manque clairement de franchise.

(RM et NGV)


Le coronavirus sème la zizanie dans la marine US

La semaine dernière, c’était le porte-avions américain USS Theodore Roosevelt (CVN-71) qui était confronté à une telle épidémie. Son commandant, le captain (capitaine de vaisseau) Brett Crozier, avait dû pousser la hiérarchie dans ses retranchements en envoyant un appel à l’aide qui a fuité dans la presse, pour forcer l’évacuation des 4800 marins de son bateau à Guam. Le San Francisco Chronicle étant le premier révéler l’affaire. Limogé dans la foulée, l’officier a quitté le bord sous les hourras de son équipage. Le tollé a été tel outre-Atlantique que le ministre délégué à la Marine (secretary) Thomas Modly, acteur de cette mise à pied, a dû remettre sa démission, acceptée par le ministre de la Défense, mardi 7 avril (4). C’est l’actuel sous-secrétaire chargé de l’armée (de terre), Jim McPherson qui le remplace à la marine, a annoncé Mark Esper, le ministre US de la défense.


  1. Les symptômes du Covid-19 s’ils peuvent être semblables à ceux d’une grippe diffèrent sensiblement, par leur combinaison (toux, mal de gorge, mal de tête, fatigue subite, fièvre, difficulté respiratoire…), leur mise en place progressive (contrairement à une grippe), leur variation d’amplitude au cours des jours, et par le taux de contamination très rapide de proches.
  2. Délai qui correspond au temps d’incubation entre quelques jours et 14 jours.
  3. Vu les antécédents et les délais d’incubation, il parait difficile de croire qu’à ce moment-là, la ministre n’était pas au courant de la situation à bord du Charles-de-Gaulle qui commençait à devenir compliquée.
  4. Télécharger la lettre de démission de Thomas Modly

(Mis à jour) précisions apportées sur l’escale de Brest, l’antécédent du cas belge Leopold Ier, et l’information de la marine portugaise sur la réduction de l’ampleur des exercices.

Romain Mielcarek

Romain Mielcarek est journaliste spécialisé défense et international. Correspondant de B2 à Paris, il collabore également avec DSI, RFI et Le Monde Diplomatique. Titulaire d'une thèse de doctorat en sciences de l'information et de la communication, il mène par ailleurs des recherches académiques sur l'influence militaire. Son dernier ouvrage : "Marchands d'armes, un business français" (Tallandier, 2017).

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