Prague organise un pont aérien pour rapatrier masques et respirateurs de Chine

(B2) Un Antonov An-124-100 ukrainien avec plus de 100 tonnes de fournitures médicales venant de Chine s’est posé dans la nuit de samedi à dimanche (22 mars) sur l’aéroport de Pardubice, en République tchèque. Le premier d’une longue série

Les militaires gantés et munis de combinaison s’attaquent au déchargement des masques et autres respirateurs sortis de l’avion géant (crédit : armée tchèque Jana Deckerová)

Une cargaison géante

À l’intérieur de l’avion de type Ruslan (Condor selon le code OTAN), cinq millions de masques, deux millions de respirateurs (NB : des masques équipés de respirateurs à différencier des respirateurs artificiels), 200.000 tests rapides, 120.000 combinaisons de protection et 80.000 lunettes réparties sur 134 palettes. Soit 106 tonnes de matériel. L’avion avait commencé son voyage trois jours plus tôt, jeudi matin à Kiev. Après une escale à Bakou (Azerbaïdjan), il a atterri à Shenzhen vendredi après-midi, avant son retour en terre tchèque dans la nuit de samedi à dimanche. Quelques minutes plus tard, un autre avion, civil cette fois de la compagnie China Eastern, se posait à l’aéroport international de Prague (Vaclav Havel) avec sept millions de masques à l’intérieur, selon l’agence CTK, relayé dans la presse tchèque.

Un véritable pont aérien

Aussitôt le déchargement effectué, l’avion a repris l’air. Direction : sa base de Leipzig (en Allemagne), pour effectuer un changement d’équipage. Et hop directement redécollage en direction de Shenzhen (Chine) pour ramener à la maison, en Tchéquie, une seconde cargaison de matériel. Arrivée prévue : mardi (24 mars). Un troisième vol devrait avoir lieu « à la fin du mois », selon le ministre de la défense Lubomír Metnar. Vendredi, selon des sources militaires. Un véritable pont aérien s’esquisse durant les six prochaines semaines, car aux avions affrétés par le ministère de la défense, s’ajoutent les avions civils.

Un vol effectué grâce au programme Salis

Ironie de l’histoire, alors que l’OTAN n’a eu de cesse ces derniers temps d’avertir contre l’entrisme chinois (notamment dans la 5G), c’est grâce au  programme de l’OTAN, dit SALIS, que ce vol a pu avoir lieu (1). Programme permettant aux  pays participants de bénéficier d’un droit de tirage d’un certain nombre d’heures sur ces machines gros-porteurs, russo-ukrainiennes.

Une distribution un peu mieux organisée

Pour éviter la pagaille naissante, une répartition a été fixée. 2,3 millions de masques iront aux hôpitaux universitaires, via le ministère de la Santé. « Et 2,9 autres millions iront aux pompiers, chargés de les répartir via les régions aux hôpitaux régionaux et autres installations », a précisé le ministre de l’Intérieur, Jan Hamáček. « Nous voulons que les matériels de santé soient distribués le plus efficacement possible » a souligné le Premier ministre Andrej Babiš présent sur place pour accueillir la cargaison.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Le transport stratégique des Européens passe par Leipzig. Le contrat Salis renouvelé (fiche)

Précisions apportées sur la notion de respirateurs


Un détournement d’une cargaison frauduleuse

La découverte d’une cargaison de masques destinée à l’Italie a fait les choux gras de la presse européenne, reprenant l’information révélée par le quotidien Repubblica, en gonflant quelque peu, accusant Prague de manquer de solidarité. L’histoire est en fait un peu plus compliqué et ressemble plutôt à une banale histoire criminelle.

Les douanes tchèques annoncent, mardi (17 mars), avoir mis la main sur un lot de 680.000 masques dans un entrepôt à Lovosice, petite ville au nord-ouest de Prague nichée non loin de la frontière allemande. Un lot que les ‘vendeurs’ tentaient de revendre aux hôpitaux locaux à un bon prix. Même si les cartons portent l’inscription ‘Dons de la Croix-rouge’ et ‘Forza Italia, nous sommes à vos côtés’ (destinée à la communauté chinoise présente dans la péninsule), une bonne partie est redistribuée aux hôpitaux.

Pour éteindre la polémique qui enfle, Prague a promis d’envoyer, sans attendre la fin de l’enquête, 110.000 des masques saisis à l’Italie. « La partie tchèque n’a pas délibérément retenu les choses », a justifié dans une lettre le ministre des Affaires étrangères, Tomáš Petříček, selon Ceske Noviny, à son homologue italien Luigi Di Maio. Cette saisie visait  « un groupe organisé qui avait probablement commis une fraude ». Pour les Tchèques, l’information a été montée en épingle. Le lanceur d’alerte — un employé de l’institut de recherche AMO, Lukáš Leo Červinka, par ailleurs membre du parti pirate —, n’a ainsi jamais déclaré, selon l’agence CTK, que toute la cargaison saisie était destinée à l’Italie.

Reste à savoir comment des masques chinois sont arrivés dans une petite bourgade perdue, non loin de la frontière allemande et de Dresde. Personne ne semble s’en être étonné. En tout cas, la quantité des masques saisis est relativement faible au regard des quantités commandées par Prague de façon légale. Accuser donc les Tchèques d’avoir organisé une rapine sur le dos de l’Italie est peut-être un peu rapide.


 

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).