[Evros, porte de l’Europe 4] L’accueil et le traitement des réfugiés sous la pression de l‘accord UE Turquie

(B2, en Grèce) Certains demandeurs d’asile en Grèce prennent aujourd’hui rendez-vous pour 2025 avec un officier du service national d’asile ! Ce délai délirant est à l’image d’une situation qui peine à se stabiliser. Le parcours des demandeurs d’asile en Grèce reste très laborieux

« Le système national d’asile grec a longtemps été bien en deçà des standards. Cela a pris plusieurs années pour construire un système d’asile en ligne avec les standards européens », indique un acteur de ce chantier. Les progrès sont notables depuis 2015. Aujourd’hui, le dispositif reste malgré tout sous-dimensionné face aux besoins.

Embolie sur les îles

Un contrôle d’identité de migrants à Athènes (© B2/ES)

Ces derniers mois, la situation dans les cinq îles principales de la mer Egée a de nouveau fait la une des médias en Grèce. Avec elle, des images d’enfants vivant sans abris. De familles affrontant l’hiver dans le dénuement. Le dispositif d’accueil n’est pas engorgé. Il implose (1). Cela a provoqué des manifestations ces dernières semaines. D’habitants d’un côté. Avec des slogans parfois violents. « We want our Islands and our lives back ». Début février, ce sont les demandeurs d’asile qui, à leur tour, ont brandi des pancartes pour réclamer un traitement digne. Tandis que sur le continent, à Athènes, les contrôles des migrants sont réguliers.

L’effet pervers de l’accord UE-Turquie

Tag sur un mur de Thessalonique (© B2/ES)

En fait, le parcours des réfugiés et demandeurs d’asile s’est compliqué depuis l’accord UE-Turquie, le pacte migratoire, opérationnel depuis le 20 mars 2016. Sur les îles, les demandeurs d’asile sont en effet bloqués le temps de l’examen de leur situation. Ils doivent y rester jusqu’à ce qu’ils aient ‘l’interview’. Or, « les hotspots ont été construits pour un nombre beaucoup plus restreint de candidats à recevoir ». Alors que des réfugiés sont coincés ici, d’autres débarquent régulièrement. À raison de dizaine de nouvelles arrivées sur les îles par mois, la pression n’a pas le temps de descendre.

Durée d’examen extensible

La durée d’examen d’une demande d’asile peut prendre des années. Le ministre de la protection des citoyens, Michalis Chrisochoidis, le disait dans l’enceinte de la commission des Libertés publiques (LIBE) du Parlement européen, en novembre dernier :  « Il faut attendre trois mois pour obtenir son premier rendez-vous de demande d’asile ». À ce délai initial déjà long, s’ajoutent les délais de recours éventuels. Cela provoque l’engorgement constaté aujourd’hui sur les îles. Il n’y a pas assez d’agents pour recueillir et traiter les témoignages. Tout le monde doit attendre. Et certains vivre à ciel ouvert.

La nouvelle loi asile

Avant l’année 2020, les personnes vulnérables, comme les femmes enceintes ou les personnes malades, étaient prioritaires pour rejoindre le continent. Cela a changé avec la loi de réforme du système d’asile grec adoptée cet automne 2019. Depuis le 1er janvier, « l’esprit de la loi est que tout le monde devrait être interviewé sur l’île et après seulement sera transféré sur le continent si elle rentre dans les catégories prioritaires » nous explique un expert.

Les retards du continent

Sur le continent, le parcours des réfugiés et demandeurs d’asile n’est pas forcément plus rapide. Car les demandeurs d’asile qui arrivent par la frontière terrestre doivent remplir une étape supplémentaire et préalable, en s’enregistrant via une plateforme web. Cette étape de pré-enregistrement conditionne l’octroi d’un premier rendez-vous. Cela peut prendre des mois…

Des hébergements plutôt que des containers ?

Des containers du camps d’Athènes (© B2/ES)

L’hébergement des demandeurs d’asile est le gros problème. En fait, la Grèce n’a jamais été pourvue d’un dispositif d’accueil des demandeurs d’asile adapté aux besoins. En 2016, au pic des arrivées et alors que la route des Balkans se fermaient à la frontière de la Macédoine du Nord, un camp de fortune a grossi, grossi, jusqu’à ce que les images effrayantes de ces personnes s’enfonçant dans les torrents de boue, forcent au démantèlement du camp par les autorités grecques. Avec l’appui d’autres états membres, comme la France, pour relocaliser des réfugiés. Les réfugiés ont été répartis dans des camps disséminés dans le nord de la Grèce, souvent des bases militaires désaffectées.

Des hébergements à construire

Le programme ESTIA est mené par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) depuis 2016. Il a permis de mobiliser près de 25 000 places dans des appartements loués dans différents villes et communes sur le continent, voire même en Crète. Elles sont toutes occupées. Le gouvernement annonce l’ouverture de 20 000 places supplémentaires. Mais ces projets butent sur la grogne d’élus locaux et d’une partie de la population. « Beaucoup disent ne pas être consultés ni associés à ces projets, tandis qu’ils pensent en avoir déjà assez fait pour l’accueil de réfugiés. La question de la redistribution interne est à l’image de celle entre les États membres de l’Union européenne. Tout le monde dit pourquoi chez moi ? », indique un diplomate.

Virage politique 

Des tags à Thessalonique (© B2/ES)

Le climat politique n’est pas étranger à cette levée de boucliers. De l’avis de tous les interlocuteurs rencontrés, ce climat a changé avec le nouveau gouvernement de droite de Kyriákos Mitsotákis, qui a succédé à celui d’Alexis Tsipras, le leader du parti de gauche Syriza, en juillet dernier. « La question des migrants n’a pas été au centre des débats politiques jusque là, même dans la campagne de cet été. Mais la situation change, avec une rhétorique plus dure », glisse un observateur politique aguerri. La réforme de l’asile (International Protection Act) visant a accélérer les procédures fait tousser bien des défenseurs du droit d’asile. Les organisations engagées dans l’accueil des réfugiés ont la critique encore discrète. À l’opposé d’organisations comme MSF qui dénonce ouvertement les reculs des droits fondamentaux. Notamment sur l’accès aux soins des plus fragiles (lire article à suivre).

(Emmanuelle Stroesser)

  1. Les clichés aériens du photographe Dimitris Tosidis en offrent un saisissant témoignage.

Parcours du demandeur d’asile

Sitôt arrivé en Grèce, le demandeur d’asile doit se faire enregistrer dans un ‘reception service‘,  le Service de réception et d’identification (RIS). La police et Frontex recueillent son identité. Il faut ensuite se faire enregistrer par le service d’asile qui s’informe du pays, de la langue qu’il souhaite parler pour la suite de ses démarches, des papiers dont il dispose. Sans cette ‘registration‘, impossible d’obtenir un rendez-vous pour déposer sa demande d’asile. Le rendez-vous est fixé par le service d’asile grec. La date sera plus ou moins lointaine suivant d’autres démarches nécessaires, comme un rendez-vous médical (pour établir un problème de santé). La date donnée dépend souvent de la disponibilité des interprètes, qu’on imagine aisément comme étant indispensables, tout autant que les officiers en charge de recueillir le récit de la personne. L’officier qui recueille le récit instruit le dossier. Il rend un avis, favorable ou défavorable. L’avis définitif est rendu par le service d’asile grec. La personne a le droit de déposer un recours si elle conteste la décision. Si ce recours confirme la décision du service d’asile, la personne est considérée comme débouté. L’accord UE Turquie prévoit qu’elle puisse être renvoyée en Turquie.


Tous les articles de notre reportage [Evros, porte de l’Europe]

  1. Le fleuve Evros, l’autre porte d’entrée des réfugiés vers l’Europe
  2. La Turquie tire les ficelles aux frontières extérieures de l’UE (G. Koumoutsakos)
  3. En Grèce, le nombre de demandes d’asile en instance explose
  4. L’accueil et le traitement des réfugiés sous la pression de l’accord UE Turquie
  5. EASO va doubler ses effectifs en Grèce
  6. Le HCR, gardien du droit d’asile, en position d’équilibre
  7. Pour MSF, la seule crise est celle d’un manque de volonté politique
  8. Sharifi G. voulait rejoindre sa soeur en Allemagne, il a été emprisonné en Grèce

Emmanuelle Stroesser

Journaliste pour des magazines et la presse, Emmanuelle s’est spécialisée dans les questions humanitaires, de développement, d’asile et de migrations et de droits de l’Homme.

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