Un groupe aéronaval autour du Charles-de-Gaulle se déploie, avec des Européens, épisodiques (v5)

(B2 – exclusif) Si le porte-avions français Charles-de-Gaulle a bien appareillé (ce mardi) de Toulon, pour un périple qui l’amènera de la Méditerranée orientale, à l’Atlantique et à la mer du Nord, ce sera avec des Européens. Les autres navires européens seront du voyage, mais sur une partie seulement du trajet. Pas face à la Syrie

Le Charles de Gaulle ne transitera pas cette fois à travers le mythique Canal de Suez (crédit : DICOD 2015 – Archives B2)

Il a fallu presque 48 heures à l’état-major français pour ajuster sa communication à celle du président de la République. On le comprend. La communication présidentielle donnait l’impression d’une large participation des Européens à l’opération Chammal. Ce était plutôt contraire à la réalité. Paris semble, en effet, avoir essuyé les refus de plusieurs alliés à sa demande de participation au groupe aéronaval, face à la Syrie.

Objectif présidentiel : soutenir l’opération Chammal

C’est le président français, Emmanuel Macron, lui-même qui l’a annoncé le 16 janvier dernier, lors de ses vœux aux armées sur la base d’Orléans. « Le groupe aéronaval viendra soutenir l’opération Chammal [contre le groupe État islamique / Daech] de janvier à avril 2020, avant de se déployer en Atlantique et en mer du Nord. […] Notre porte-avions sera le cœur d’opérations combinées de plusieurs pays européens : Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Espagne, Portugal, Grèce participeront à l’escorte du Charles de Gaulle au cours de sa mission. » Et il ajoute le message politique : « Cette force européenne […] viendra renforcer le lien transatlantique et l’OTAN, preuve supplémentaire que défense européenne et OTAN sont les deux piliers d’un même édifice : la sécurité collective de l’Europe. » Qu’en est-il exactement ?

Un long périple

Première étape pour le fleuron de la marine française — parti de Toulon ce mardi (selon La Provence) — : la Méditerranée orientale, face à la Syrie, pour un mois dès fin janvier. Un peu comme l’année dernière (lire : Le porte-avions français au large de la Syrie). Au passage, des exercices vont être organisés fin janvier avec des unités de la marine grecque dans la zone au large de la Crète. Il n’y aura pas de passage dans la mer Rouge et encore moins dans le Golfe (1), comme en 2015 (lire : Cap au sud-est pour le porte-avions Charles-de-Gaulle et La visite au plus ancien ami et allié).

Deuxième étape : l’Atlantique, avec un exercice impliquant plusieurs navires (européens) ainsi qu’un porte-avion américain du 7 au 13 mars. Troisième étape : la mer du Nord, avec deux autres exercices l’un au large de l’Écosse Joint Warrior, l’autre au large des Pays-Bas Frisian Flag du 23 mars au 3 avril, sans oublier un passage à Copenhague du 29 mars au 4 avril. Quatrième étape : retour dans l’Atlantique pour un séjour autour de Lisbonne du 15 au 20 avril, avant un retour en Méditerranée.

Un groupe qui évoluera au fil des étapes

Le groupe aéronaval va être constitué, de trois navires — la frégate multi-missions FREMM Auvergne (D-654), la frégate de défense aérienne FDA Chevalier Paul (D-621), le bâtiment de commandement et de ravitaillement BCR Var (A-608) — et d’un sous-marin nucléaire d’attaque, rejoints ensuite par la frégate grecque HS Spetsai.

La constitution du groupe évoluera au fil des étapes, selon l’état-major des armées (2). Ainsi d’autres navires français viendront relayer les premiers : les bâtiment de commandement et de ravitaillement BCR Somme (A-631) et Marne (A-630), les frégates FREMM Bretagne (D-655) et Normandie (D-651), la frégate légère furtive FLF Surcouf (F-711) et la frégate anti-sous-marine FASM La Motte-Picquet (D-645).

Du côté du groupe aérien embarqué, on compte ainsi 18 avions Rafale Marine et 2 avions E-2C Hawkeye, ainsi que trois hélicoptères (un hélicoptère Caïman marine et deux hélicoptères Dauphin Pedro).

Des participations européennes plutôt dans l’Atlantique que dans le Golfe

Six pays (Grèce, Allemagne, Belgique, Espagne, Pays-Bas et Portugal) sont donnés comme participants. Mais aucun ne sera, en fait, du voyage dans la partie la plus ‘aventureuse’, face à la Syrie, selon nos informations. Ce n’est pas faute pour les Français d’avoir demandé à leurs partenaires de les accompagner, selon une source bien informée. Mais il semble qu’aucune capitale n’ait donné son feu vert à un tel engagement, dans des temps troublés. Tout le monde a en souvenir l’action d’éclat du Charles de Gaulle en 2015 qui avait vu les avions Rafale décoller du porte-avions pour aller frapper Daech en Syrie. Et dans certaines capitales, on se méfie de ‘l’impulsivité’ macronienne…

C’est la frégate grecque Spetsai (F-453), un navire de type Hydra, de conception allemande, qui va intégrer le groupe aéronaval le plus tôt. Une question très politique pour Athènes qui tient à afficher, face à ses voisins turcs, qu’elle bénéficie d’un soutien important des puissances européennes. Les autres cinq pays participants, ne participeront à la mission du ‘Charles’, que dans les eaux de l’Atlantique ou de mer du Nord.

L’Allemagne a dit non, alors qu’elle avait participé en 2015 au groupe aéronaval qui avait été dans le Golfe. La frégate allemande Lübeck (F-214) « n’est actuellement pas opérationnelle de toute façon en raison d’un séjour au chantier naval », précise notre collègue Th. Wiegold de Augengeradeaus. Elle ne sera donc de la partie que plus tard dans l’Atlantique.

Même du côté belge, la mise est plus basse que d’habitude (lire : Les Rafales Marines du Charles-de-Gaulle s’envolent. Les Belges assurent la solidarité). La frégate Leopold Ier (F-930), navire de classe Karel Doorman, devrait ne rejoindre le Charles-de-Gaulle que le 24 février vers Gibraltar. Elle l’accompagnera ensuite durant deux mois jusqu’au 24 avril, a confirmé à B2 la défense belge. De concert, ils devront participer ainsi à l’exercice Joint Warrior, un exercice biannuel qui se déroule au large du nord-ouest de l’Écosse, m’informe un collègue belge. L’accent est mis sur l’entraînement à la guerre navale de haute intensité selon le plan approuvé par le gouvernement. Il n’a jamais été question d’aller dans le cadre de l’opération Chammal, me glisse un collègue belge bien informé. La nature même du gouvernement, intérimaire en ‘Affaires courantes’, rend cet engagement plutôt délicat.

Idem pour l’Espagne, la frégate ‘Blas de Lezo‘ (F-103) ne devrait ainsi rejoindre le groupe aéronaval qu’à Ferrol, le 7 mars, selon Esteban Villarejo du journal ABC, pour participer à un exercice dans l’Atlantique puis participer à l’exercice de l’OTAN ‘Frisian Flag’. Ce navire avait participé à un test grandeur nature, du 29 novembre au 6 décembre, lors de l’exercice ‘PEAN 19’. Pour Madrid, pas question de frayer trop près d’une zone de guerre, dans une posture trop militariste. La nouvelle coalition, péniblement constituée, entre le parti socialiste PSOE et la gauche de Podemos, avec un petit soutien de deux voix des autonomistes basques, ne peut aller se fracasser sur une participation symbolique.

Aux Pays-Bas, c’est la frégate HNLMS Evertsen (F-805), navire de la classe De Zeven Provinciën, qui a été désignée. Mais elle fera surtout l’accompagnement pour l’exercice ‘Frisian Flag‘, nous précise-t-on du côté de la défense néerlandaise. NB : Aux Pays-Bas, il y a eu confusion — et la communication présidentielle n’y a pas été pour rien — avec la frégate Zs Ms De Ruyter (F-804), une des sister-ships de l’Evertsen, partie fin janvier de son port d’attache aux Pays-Bas (3), pour rejoindre l’opération de surveillance maritime du détroit d’Ormuz (EMASOH), une autre initiative française (lire : Les Pays-Bas confirment leur participation à l’opération européenne dans le détroit d’Ormuz).

Enfin, le Portugal sera là, avec la frégate portugaise FFGH Corte Real (F-332). Lisbonne devient (ou revient) comme un partenaire clé pour les Français et l’Union européenne, que ce soit en Centrafrique ou au Mali, et également sur mer.

Commentaire : de la confusion présidentielle

Le souci européen pris en otage

Le propos présidentiel n’est pas tout à fait inexact, mais il joue de la confusion entre deux missions bien séparées : le trajet vers Chammal, et le trajet vers l’Atlantique et le nord de l’Europe. La participation européenne est bien avérée, mais elle se situe uniquement dans cette seconde partie. Une participation assez classique, en soi, puisqu’il s’agit pour plusieurs pays soit d’intégrer le groupe au large de ses eaux ou de participer à un exercice de l’OTAN, auquel participera le Charles-De-Gaulle. La question est alors de savoir si les Européens rejoindront le Charles-De-Gaulle ou si c’est le Charles qui rejoint un exercice de l’OTAN ? Affaire de communication.

Les coups de com’ ou confiance

L’important est certes de ‘participer’ et de pleinement s’intégrer. Mais le principal est aussi de communiquer plus sainement et ne pas semer, outre-mesure, la confusion, y compris dans plusieurs États membres. Surtout en matière de défense ! Ce n’est pas vraiment de cette manière, par une communication, à coups de menton, qu’on convainc les partenaires européens de développer une Europe de la défense. Surtout dans des pays (Allemagne, Pays-Bas notamment) qui ont affaire à des opinions publiques plus rétives et à un parlement au rôle plus affirmé en matière de défense qu’en France. Les Français ont parfois, au niveau stratégique, la bonne perception et la bonne vision de ce qu’il faut faire. Il est vraiment dommage de la gâcher avec des petits coups de com’.

Un raté de la com’ présidentielle

On est un peu loin donc de la parole présidentielle… ou, du moins, il fallait saisir, entre les lignes, toutes les nuances d’une affirmation pour le moins audacieuse… Les gars de la com’ des armées ont d’ailleurs dû ramé sec pour faire concorder les déclarations présidentielles avec le calendrier réel du Charles de Gaulle, tel que communiqué aux autres pays européens. Cela donne : « Comme annoncé par le Président de la République lors de ses voeux aux Armées, le groupe aéronaval sera déployé en Méditerranée orientale pour un mois dès fin janvier ». Sous entendu : notre chef s’est planté. Mais on ne peut pas le dire : c’est notre chef. Je dis ‘chapeau les gars’. Sans ironie aucune. C’est du grand art.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. La mention d’un trajet en Mer rouge, voire dans le Golfe était une erreur de notre part sur la foi d’informations inexactes. #Contrition
  2. Télécharger le dossier de presse ainsi que le communiqué
  3. Une confusion entre les deux opérations est faite par la presse néerlandaise, notamment par le quotidien De Telegraaf. Celui-ci a révélé une petite panne moteur de la frégate, qui l’oblige à aller plus doucement (à mi-force), et pourrait retarder sa venue. Point non confirmé officiellement, qui doit faire l’objet d’une interpellation officielle du gouvernement au parlement néerlandais vendredi (23 janvier), selon nos informations.

Ce papier a été publié dans une première version le 20 janvier à 21h. Mis à jour avec des précisions sur les navires belges et néerlandais (mardi 21.1 9h10 et 9h40) + un commentaire (mardi 21.1 à 10h). Complété et corrigé (mercredi 22 janvier à 14h) avec la correction sur la zone (Méditerranée orientale). Restructuré avec ajout d’un commentaire et de la communication officielle (mercredi 22.1 19h)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).