Le chemin de croix de Ursula von der Leyen se termine

(B2) L’accouchement a été douloureux. Mais cette fois devrait être la bonne. Sauf incident de dernière minute, la nouvelle présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et ses 26 autres commissaires devraient être intronisés par le Parlement européen lors d’un vote solennel mercredi

Ursula von der Leyen saura ce mercredi 27 au Parlement si elle sera la première femme à diriger l’exécutif européen. Ici en orange pour la journée des violences des femmes devant le Berlaymont, siège de la Commission européenne (crédit : CE)

La nouvelle Commission pourra alors entrer en fonction le 1er décembre. Soit avec juste un mois de retard sur le tempo normal. « Ce n’est pas anormal », indique un diplomate européen habitué du jeu bruxellois. Un parcours initiatique en quelque sorte.

Le parcours initiatique

Rien n’aura pourtant été épargné à Ursula, durant ses premiers mois à Bruxelles. Tout d’abord, sa nomination n’est pas le premier choix des parlementaires européens. Son compatriote bavarois, Manfred Weber, tête de liste du parti populaire européen, comme Frans Timmermans, son alter ego social-démocrate se voyaient déjà occuper le siège de Jean-Claude Juncker. Mais les chefs d’État et de gouvernement, Macron en tête, Merkel en soutien en décident autrement (Le nouveau top chef européen : un choix ambitieux et une victoire de la french team ). Le résultat ne se fait pas attendre. Les parlementaires boudent… Le 16 juillet dernier, quand il s’agit de valider la protégée de Merkel comme présidente de la Commission, ils ne lui accordent que neuf voix de plus que la majorité (absolue) requise. Tout juste. Très juste. D’autant que ce soutien a été acquis grâce à quelques eurodéputés polonais du PiS, le parti conservateur polonais, peu en odeur de sainteté à Bruxelles. (Lire : Ursula von der Leyen élue présidente de la Commission européenne 2019-2024. De justesse)

 

 

 

Incident en cascade lors des auditions

L’enfer de l’Allemande continue ensuite avec la constitution du collège. Elle peine à obtenir certains noms, surtout à obtenir le nombre de femmes souhaitées (lire : La Commission von der Leyen : paritaire, équilibrée, expérimentée). Une fois ce travail accompli commence l’épreuve du feu parlementaires : les auditions des candidats choisis pour être commissaires. Les eurodéputés s’en donnent à cœur joie. Dans le jeu du chamboule tout, trois commissaires passent à la trappe : le Hongrois László Trócsányi, la Roumaine Rovana Plumb et, surtout, la Française Sylvie Goulard. Une pièce maitresse de la future Commission qui doit occuper le portfolio très en vue de commissaire au Marché intérieur (Les sept raisons de l’échec de Sylvie Goulard). Il faut reprendre la procédure de nomination et trouver trois remplaçants. Le chemin reste pavé d’embûches

L’imbroglio roumain

Tout d’abord, la donne a changé à Bucarest avec le renversement du gouvernement roumain social-démocrate. Les leaders politiques locaux mettent du temps à proposer un nouveau commissaire roumain. La Première ministre sortante Viorica Dăncilă (sociale-démocrate) et son successeur Ludovic Orban (PNL, chrétien-démocrate) se disputent le droit de nommer un commissaire. Finalement ce dernier l’emporte. Mais la présidente doit encore batailler ferme pour essayer de s’approcher de la parité promise. Budapest et Paris ont décidé d’envoyer un homme et n’en démordent pas. Bucarest consent à envoyer une femme.

La tangente du Brexit

Intervient un autre problème, le Brexit prévu pour le 30 octobre revient par la tangente. Il est repoussé de trois mois (Un nouvel accord conclu entre l’Union européenne et le Royaume-Uni sur le Brexit. Les textes). Le Royaume-Uni doit donc désigner un commissaire. Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, en pleine campagne électorale, s’y refuse. Nouveau casse-tête. Les eurocrates, jamais à court d’idée, trouvent l’astuce. La Commission va lancer une procédure d’infraction contre le Royaume-Uni. Quitte à ce que celle n’aboutisse que longtemps après. Histoire de se couvrir de siéger à 27 là où il faudrait 28 personnes autour de la table ovale de l’exécutif européen. Question réglée.

Le second set d’auditions sans casse

Les auditions des trois derniers commissaires se déroulent finalement sans casse à la mi-novembre. Le Français Thierry Breton, bien que titillé sur son passé de chef d’entreprise, passe la rampe haut la main (Pari réussi pour le Grand oral de Thierry Breton ? Ma boussole sera l’intérêt général européen). La Roumaine Adina-Ioana Vălean fait de même. Le commissaire hongrois Oliver Varhelyi est bien un peu accroché (Le Hongrois Olivér Várhelyi manque de vision claire. Il ne convainc pas le Parlement européen). Mais, après un écrit de rattrapage, il finit par obtenir le fameux sésame. Le groupe S&D (social démocrate) qui n’avait pas approuvé son audition, se ravise, et vote en sa faveur.

La real politik a parlé…

La première femme à occuper le poste de président de l’exécutif européen fait, entretemps, quelques concessions aux Sociaux et Démocrates, histoire de les amadouer. Elle accepte de changer le nom du portefeuille du commissaire grec chargé de la « protection du mode de vie européen », qui perd son qualificatif de ‘protection’. Une marque d’Europe forteresse jugée mal-à-propos par plusieurs groupes politiques. Elle octroie quelques concessions aux commissaires socio-démocrates : le luxembourgeois Nicolas Schmit obtient les droits sociaux en plus de l’Emploi, tandis que l’Italien Paolo Gentiloni (Économie) est chargé de veiller à ce que les objectifs du développement durable soient bien intégrés dans les politiques économiques. Les sociaux-démocrates crient victoire. Ursula jubile… intérieurement. L’Allemande a gagné ses galons au niveau européen, affichant une résilience à toute épreuve. Une qualité acquise durant ses presque six années passées à la tête de la Bundeswehr.

Un retard utile

Ce retard n’aura pas été tout à fait inutile. Il a été mis à profit pour stabiliser et conforter la majorité au Parlement européen. Von der Leyen a ainsi rendu visite aux principaux groupes politiques, pour les convaincre. Tandis qu’en coulisses, ses mentors — Emmanuel Macron comme Angela Merkel —, ont fait discrètement passer le message à leurs homologues chefs de gouvernements et chefs de partis : le 27 novembre, il ne doit manquer aucune voix à la nouvelle présidente. L’Europe n’a pas besoin d’une crise de plus aujourd’hui.

(Nicolas Gros-Verheyde)

version rallongée et complétée d’un article paru mardi matin dans Sud-Ouest

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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