Face à certaines dérives, notre devoir : rappeler la règle démocratique

(B2) La conférence de presse de présentation du nouveau groupe ‘Identité et Démocratie’ (nationalistes) au Parlement européen jeudi (13 juin) s’est transformée en un meeting électoral. Un fait troublant. Un manquement grave aux règles démocratiques

A l’heure de la conférence de presse, jeudi 13 juin (© NGV / B2)

Cette intervention a fait l’objet de plusieurs articles dans plusieurs médias comme TMC/MyTF1, Euractiv ou le Huffpost. Je me dois de vous livrer quelques explications à mon tour

Une manœuvre politique savamment préparée

Les interventions à la tribune des différents leaders du groupe : Marco Zanni (Lega Nord), Marine Le Pen (Rassemblement national), Jörg Meuthen (AFD), etc. ont été ponctuées à chaque reprise d’applaudissements nourris venus de tous les coins de la salle. Ce qui donnait ainsi l’impression d’une approbation générale. De nombreux députés, assistants et membres du groupe s’étaient savamment dispersés dans les places réservées aux journalistes. Nous nous retrouvions ainsi réduits à un rôle de potiches utiles. Une méthode qui ne tient rien au hasard et est très proche de la tradition stalinienne.

Un rappel au règlement

Devant la répétition de ce fait, à plusieurs reprises, je me suis donc levé et ai demandé que le principe régissant les salles de presse soit respecté. Que n’avais-je pas dit là ? Plusieurs eurodéputés (dont Gilbert Collard) et d’autres membres des partis (non identifiés) m’ont pris à partie, de façon pressante, me demandant ‘qui j’étais’, de décliner mon identité, ‘pourquoi j’intervenais’. Un porte-parole du groupe est même venu me voir en m’indiquant combien mon attitude était éhontée, anormale, pas respectueuse de la démocratie, etc. On est loin ainsi de l’image très policée que veulent se donner ses représentants. A ceux-ci je voudrais leur rappeler quelques ‘petits’ éléments…

Une dérive dangereuse

Une conférence de presse est un exercice technique, normalement, destiné à une présentation et des questions – réponses de journalistes. L’échange peut être complet ou bref, morne ou vif. Peu importe. Mais il n’est pas possible, dans une démocratie, de transformer une salle de presse en une salle de meeting, un happening parlementaire (1). Si des observateurs veulent y assister, ils doivent respecter la tranquillité et la neutralité propre à ce type d’endroit. C’est la règle. Une règle, saine, à laquelle chacun se plie (2). Les journalistes s’interdisent ainsi d’applaudir (ou de siffler) un orateur (3). Rappeler cette règle, écrite et non écrite, est donc de la plus élémentaire politesse et vise au respect de la démocratie (4). L’association de la presse internationale (API) a d’ailleurs protesté de façon précise contre ce dérapage (lire article séparé). Et du côté du Parlement européen, on m’a assuré que cette affaire n’en resterait pas là.

Un acte délibéré

Cet évènement n’est pas un épiphénomène, dû à la jeunesse du groupe. Il participe de la volonté délibérée, et préparée, d’un groupe politique d’utiliser les moyens publics (ceux donnés par le Parlement européen) pour accomplir sa propre politique et, au passage, de mettre au pas la presse, jugée trop indépendante à son goût et pas assez respectueuse. Ce faisant, il a commis une grave erreur (5).

Une grave erreur politique

Si le groupe veut demain exiger le respect de la règle démocratique — notamment pour son droit à la parole dans l’hémicycle ou sa place dans les commissions —, il se doit de respecter toutes les règles. En faillant à une certaine discipline démocratique, I&D a montré qu’il ne voulait pas respecter certaines règles fondamentales, et que lui donner des pouvoirs plus importants (comme la présidence d’une commission ou une vice-présidence de la Commission) était courir un risque grave de transformer l’assemblée parlementaire en un happening permanent.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Elle trouve une contrepartie, dans les réunions de groupes politiques, de commissions ou de plénières du Parlement. Si les journalistes peuvent y assister, ils s’interdisent d’intervenir, de poser des questions.
  2. De façon intermittente, certains dirigeants politiques ne résistent pas à l’envie de faire venir dans la salle de presse quelques affidés qui applaudissent (en général à la fin). Lors d’une conférence sur le Brexit, plusieurs administrateurs et assistants venus dans la salle de presse ont ainsi applaudi le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker. De même, le président français Nicolas Sarkozy avait été applaudi par certains de ses partisans lors de sa venue à la Commission européenne en 2007 (lire : Sarkozy à Bruxelles : la claque UMP). Mais il s’agit d’une ‘claque’ épisodique qui n’intervient qu’à la fin de la conférence, et non durant celle-ci, et ne se répète pas de façon systématique, nourrie comme jeudi.
  3. Cette règle ne cède qu’en cas d’évènement ‘historique’. J’ai assisté à ce type d’exception quand Vaclav Havel, à Prague en novembre 1989, a annoncé la démission de membres du gouvernement communiste. Premier signal d’une débandade du régime. Évènement proprement historique qui justifiait cette exception.
  4. De façon assez étonnante, peu de journalistes ont réagi sur le champ. Seul le représentant de Radio Radicale a de façon très calme, très posée, fait un rappel au règlement, qui a permis de conforter mon point de vue plus ‘politique’. Certains journalistes, pourtant de médias éminents, même s’ils partageaient mon point de vue, se sont prudemment tus dans le fond de la salle. D’autres ont continué à poser leurs questions comme si de rien n’était. La présence physique, oppressante, de plusieurs représentants des partis nationalistes explique sans doute cette attitude de ‘terrier’.
  5. Une double erreur pourrais-je même ajouter car B2 a toujours respecté une certaine neutralité politique. Et ses articles, pondérés, objectifs, équilibrés, ont toujours été salués par tous les bords politiques. Prétendre que mon intervention a une volonté sous-jacente politique (comme me l’a dit le porte-parole du groupe) est donc erroné sur le fond comme sur la forme.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).