Les pirates repartent à l’attaque. Un bateau-mère stoppé net dans l’Océan indien (V4)

(B2) La frégate espagnole ‘Navarra’ (F-85), le navire amiral de l’opération européenne de lutte contre la piraterie dans l’océan Indien (EUNAVFOR Atalanta), a intercepté, ce mardi (23 avril), un bateau de pêche yéménite utilisé par des pirates somaliens, a annoncé le QG de l’opération Atalanta basé à Rota (Espagne).

Le bateau mère utilisé par les pirates et ses deux skiffs (crédit : EUNAVFOR Atalanta)

Un dhow yéménite détourné

Tout avait commencé en fait quatre jours plus tôt, vendredi (19 avril). Cinq pirates somaliens détournent alors un boutre yéménite dénommé ‘Al Azham‘ dans les eaux territoriales somaliennes près de la ville de Adale (ou Cadaley). A bord du dhow, les pirates mettent ensuite le cap sur la côte somalienne. Destination : un camp de base des pirates. Là, ils complètent leur équipage avec des membres supplémentaires, selon les informations obtenues par B2.

Deux navires de pêche attaqués dimanche

Avec ce renfort, les pirates reprennent alors la mer, en chasse de navires. Deux jours plus tard, dimanche (21 avril), ils lancent leurs deux skiffs vers un navire de pêche, battant pavillon sud-coréen FV Adria. Le thonier espagnol FV Txori Argi, basé à Bermeo (pays Basque), qui opère dans les environs à ce moment-là, se rapproche alors du FV Adria pour lui proposer son aide. Les navires mettent en œuvre plusieurs manœuvres de diversion, issues des ‘bonnes pratiques’ contre la piraterie : en accélérant leur vitesse, et avec des maœuvres d’évitement. L’action combinée dure environ une heure.

Un tir au lance roquette ?

Pour en finir, les skiffs pirates tirent sur deux navires « à l’aide de ce qui semblait être une grenade d’un lance-roquettes » précise-t-on au QG d’Atalanta. Les équipes de sécurité armées privées (PAST) à bord des deux navires de pêche répliquent. Les skiffs attaquants n’attendent pas leur reste et prennent le large. Mais ils n’abandonnent pas pour autant leur chasse. Un autre navire de pêche, le FV Shin Shuen Far 889, a ainsi signalé avoir été approché par deux skiffs, à 280 nautiques, au large des côtes somaliennes, au sud-est de Mogadiscio. Les skiffs attaquants se sont retirés lorsque l’équipe de sécurité à bord a montré le bout des armes, avec tirs de sommation à l’appui.

En l’air et sur mer

Un avion de surveillance P3 Orion C de la marine allemande, basé à Djibouti, décolle pour se rendre sur la zone de l’attaque afin de pouvoir localiser les attaquants.  Le contre-amiral Ricardo A. Hernández López ordonne aussi à la frégate espagnole Navarra (F-85), qui était alors au port de Mombassa, de lever l’ancre et rejoindre au plus vite la zone, pour participer aux opérations de recherche et d’interception.

Le dhow suspect repéré et localisé

L’avion repère alors un boutre tractant plusieurs skiffs, correspondant au dhow yémenite attaqué quelques jours plus tot et ayant mené l’attaque. Ces informations seront confirmées ensuite par un P3 Orion M de la marine espagnole. Le Navarra, arrivé sur zone après 28 heures de navigation, localise le dhow suspect alors qu’il se dirige vers une la cote somalienne, à proximité de camps de pirates connus.

23 otages libérés, cinq suspects arrêtés

A l’aube, de façon la plus discrète possible, les équipes de fusiliers du Navarra prennent d’assaut le boutre et neutralisent les assaillants. Les 23 otages (l’équipage du bateau yéménite) et le navire sont libérés. « Sains et saufs » précise-t-on au QG d’Atalanta. Cinq suspects pirates sont appréhendés.

Interrogation sur les blessés et le transfert

On ignore encore, si certains ont été blessés durant l’attaque (1). Et leur sort futur, notamment s’ils seront remis devant une juridiction. Cette question pourrait être tranchée prochainement (2). Mais ce que l’on sait c’est que les marins espagnols ont opéré selon la procédure habituelle afin de pouvoir opérer ce transfert, en toute sécurité juridique. Ils ont notamment recueilli les témoignages de l’équipage et des preuves des évènements. « L’opération est toujours en cours » indiquait l’état-major de l’armée espagnole ce mardi un peu avant 18h.

Une piraterie qui n’est pas éradiquée

« Le démantèlement d’un groupe de pirates, la libération d’un boutre détourné comme l’attaque de deux navires de pêche, montre que la piraterie dans les eaux somaliennes n’est pas éradiquée » a commenté mercredi matin (24 avril) le contre-amiral Antonio Martorell, commandant de l’opération EUNAVFOR Atalanta. « [Nous] continuerons à agir avec détermination pour contrer ce business ».

Commentaire : Le nouveau dispositif de commandement testé

C’est la première attaque, sorte de test grandeur nature pour le nouveau QG européen basé désormais en Espagne (lire : Opération Atalanta : Rota prend le commandement). Cela faisait bien longtemps que la force navale européenne n’avait pas saisi et arrêté des pirates sur le fait. La dernière attaque recensée date d’octobre 2018 selon la base de données ‘piraterie’ de B2 (lire : Un bateau pirate repéré par les forces d’Atalanta détruit près des côtes somaliennes). Mais à l’époque aucun navire n’avait été capturé ni poursuivi. Il faut remonter à novembre 2017 pour avoir une opération similaire combinée air + mer, ayant abouti à une arrestation (lire : Deux attaques pirates disséquées par le contre-amiral Pérez de Nanclares de Badajoz).

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire la suite : Les cinq pirates arrêtés par les Espagnols transférés aux Seychelles

(1) Notre commentaire a été confirmé par la suite : deux des cinq suspects arrêtés ont été blessés. Le nombre exact de pirates à bord reste encore à éclaircir : cinq pirates ont en effet attaqué le dhow yéménite. Mais ils ont bénéficié d’un renfort en personnel, ensuite. Et pour partir à l’attaque à bord de deux skiffs, sans compter la garde du dhow, les pirates auraient dû au moins être au total une petite dizaine, selon la ‘norme’ de piraterie.

(2) Si le thonier basque a été victime d’un tir, la justice espagnole pourrait être saisie, voire la justice sud-coréenne, comme cela a été le cas dans le passé. Mais il faudra avoir suffisamment de preuves et de lien avec le pays concerné pour effectuer le transfert. Sinon ils pourraient être transférés en Somalie. Ce qui est plus compliqué.

Mis à jour le 24.2 9h30 et 10h30 avec détails sur l’attaque + déclaration du commandant d’opération, le 27.4 avec les détails sur l’intervention à bord et le recueil de preuves

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).

3 pensées sur “Les pirates repartent à l’attaque. Un bateau-mère stoppé net dans l’Océan indien (V4)

  • 28 avril 2019 à 11:48
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    Ces navires de pêche attaqués étaient dans les eaux somaliennes? Si c’est le cas, ils se livrent au pillage des ressources halieutiques somaliennes…
    Dois-je comprendre que des navires non-somaliens pêchent dans les eaux somaliennes avec à leur bord des hommes armés et sous la protection de marines étrangères? L’article manque de précisions sur ces points.

    • 28 avril 2019 à 12:06
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      Les navires attaqués se trouvaient à 270 ou 280 nautiques de côtes. C’est assez précis comme positionnement pour indiquer qu’ils ne se trouvaient pas ni dans les eaux territoriales (12 nautiques) ni dans une éventuelle zone économique exclusive (200 nautiques). Quand au boutre yéménite, effectivement sa position est non précisée. Mais il ne disposait pas d’hommes armés comme vous l’indiquez. Et à supposer qu’il se soit livré à la pêche, on est dans le cadre d’une pêche de dimension réduite, d’ordre local. Pas de quoi parler d’un « pillage ».

  • 31 mai 2019 à 08:23
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    La question même de HNaillon est un peu « désagréable » pour Nicolas alors que les éléments donnés étaient clairs: le dhow yéménite transformé ponctuellement en bateau-mère (avec ou sans le concours de l’équipage yéménite) était bien loin des côtes somaliennes car les objectifs de ces pirates ne sont évidemment pas à quelques nautiques des côtes.
    En revanche, une partie de cette question (« le pillage des ressources halieutiques ») mérite des précisons: la totalité des navires de pêche européens pêchent en dehors des eaux somaliennes et les navires de pêche sud-coréen ou thai disposent de « vraies-fausses » licences de pêche données par le Puntland ou le Somaliland.
    Vraies-fausses licences car le Gouvernement Fédéral de Somalie à Mogadischo conteste aux états fédéraux le fait d’attribuer ces licences payées annuellement:
    c’est ce sujet que pourrait creuser HNaillon pour connaître la situation maritime sur zone.

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