Faisons l’Europe comme il faut. Chiche ! (libre opinion)

(B2) Pour Jean Marsia, un des principaux experts belges de l’Europe de la défense — il préside aujourd’hui la Société européenne de défense AISBL (S€D) —, la récente prise de position de Annegret Kramp-Karrenbauer, la chef de la CDU, les Chrétiens-Démocrates allemands, est à saluer… sauf quand elle parle d’un porte-avions commun et refuse le saut fédéral

Annegret Kramp-Karrenbauer (crédit : CDU)

Une excellente initiative

Faisons l’Europe comme il faut !‘ C’est sous ce titre que la chef de la CDU, le principal parti allemand a répondu, dans les grands journaux européens et sur le site du parti qu’elle préside (1), comme si elle était déjà Chancelière, aux récentes propositions du président français Emmanuel Macron en vue d’une réforme de l’Union européenne. Comme lui, elle s’est adressée, dans leur langue, à la plupart des citoyens européens. Excellente initiative qui ne peut que conforter le sentiment de citoyenneté européenne !

Nous avons besoin d’atouts stratégiques

Comment ne pas partager sa conclusion : « Nous devons faire l’Europe comme il faut, maintenant. Nous avons besoin d’atouts stratégiques pour notre industrie, nos technologies et nos innovations, d’un sentiment de sécurité pour nos concitoyens européens, et de capacités de politique extérieure et de sécurité communes pour faire entendre nos intérêts. Nous devons nous atteler à la tâche maintenant, avec confiance, et ne pas laisser la crainte permanente des «populistes» entamer notre détermination. »

Des propositions fort estimables

Comment contester que « Nous devons demeurer transatlantiques tout en devenant plus européens », que « L’Europe devrait à l’avenir être représentée par un siège permanent commun au Conseil de sécurité des Nations Unies », qu’il faut « développer rapidement Frontex pour en faire une police aux frontières opérationnelle, et la déployer » ?

Annegret Kramp-Karrenbauer formule également des propositions fort estimables, comme « le regroupement du Parlement européen en son siège à Bruxelles », « l’émergence d’un Islam compatible avec nos valeurs », « l’imposition des revenus des fonctionnaires de l’UE » et celle des « grands groupes internationaux », afin qu’ils versent « leur juste contribution à notre économie sociale de marché européenne, comme le font nos petites et moyennes entreprises ».

Un porte avion en commun, c’est bien plus compliqué

Par contre, en envisageant la construction d’un porte-avions commun, sans définir quel serait son pavillon ni de quelle amirauté il dépendrait, elle montre sa méconnaissance des questions de défense. Gouverner l’Allemagne n’est pas diriger la Sarre. Quant à la défense de l’Europe, c’est encore bien plus compliqué.

Ce sont les États membres qui sont incapables

[Mais la dirigeante de la CDU] est dans l’erreur lorsqu’elle affirme : « Aucun super-État européen ne saurait répondre à l’objectif d’une Europe capable d’agir ». Ce sont les États membres qui ne le savent plus. Ceux-ci ont, depuis 2005, bien du mal à faire la synthèse au Conseil européen. Pour juguler la crise de 2008, il a fallu une trentaine de réunion du Conseil, et les solutions ne sont que partielles. Résultat : dix années de misère. Les États-Unis, qui sont un État fédéral, ont résolu le problème en un an.

L’initiative fédéraliste ne pourra venir que des petits États

La refondation de l’Europe passe par un État fédéral, légitime, démocratique. Les prises de position de M. Macron et de Mme Kramp-Karrenbauer ont le mérite de montrer aux citoyens européens qu’il ne faut compter ni sur la France ni sur l’Allemagne pour refonder l’Europe. L’initiative fédéraliste ne pourra venir que des petits États.

(Jean Marsia)

Président de la Société européenne de défense (S€D)

(1) Lire Porte-avions commun, siège commun au Conseil de sécurité… La foire aux bonnes idées de Annegret Kramp-Karrenbauer

Lire aussi notre analyse : Un projet de porte-avions européen : est-ce bien sérieux ?

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).