En Belgique, la saga du Rafale pris entre deux feux

(B2) La décision du Premier ministre belge de remettre en course le Rafale a provoqué une sortie des responsables du N-VA, le parti nationalisme flamand. Mise au point à prendre au sérieux car ce parti domine la scène politique au nord du pays.

Faut-il participer à ‘l’aventure du Rafale’, les Belges hésitent mais pas beaucoup (crédit : DICOD / Etat major des armées)

Le Rafale : pas un bon plan ?

« L’avion de combat français Rafale n’est pas un bon plan, il n’est pas suffisamment performant pour notre défense. La prolongation des F-16 est exclue également », a lâché Bart De Wever sur la VRT (la chaîne flamande) lors d’un débat des présidents de partis, dimanche (24 juin), comme le rapporte la RTBF. Et d’enfoncer le clou « 3,4 milliards pour un appareil qui permet de ne rien faire, cela n’a aucun sens ».

Une discipline de gouvernement difficile à tenir

Interrogé par l’agence de presse Belga, le cabinet du Premier ministre Charles Michel a répété la position officielle : « la procédure décidée au gouvernement sera respectée et les décisions seront prises au gouvernement sur la base d’informations objectives et nulle part ailleurs ». Déjà vendredi (22 juin), le Premier ministre en personne avait dû sortir de sa discrétion pour rappeler officiellement à l’ordre son ministre de la Défense Steven Vandeput. Le ministre N-VA avait rappelé, dans un entretien au quotidien flamand De Morgen, que « l‘offre française s’était exclue d’elle-même ».

Un ministre droit dans ses bottes

Une position constante qu’il a toujours tenu contre vents et marées. J’ai pu en être le témoin, des premières annonces françaises à Tallinn aux dernières évolutions (lire : F-16 Belges. La France fait une autre proposition. Un vrai coup de poker). Fâché ou souriant, Steven Vandeput n’a toujours tenu qu’un seul langage : l’appel d’offres, rien que l’appel d’offres. Si les Français n’ont pas voulu répondre, libres à eux, ils se sont exclus tout seuls. Le ministre entend rester droit dans les bottes (lire : Remplacement du F-16. Rafale a tenté le drop. Hors jeu a sifflé le ministre Vandeput).

 

 

La France n’a pas fourni d’informations

Devant la Chambre des députés, le 27 juin dernier, le ministre enfonce le clou et met en cause Paris pour ne pas avoir bien collaboré : « La proposition française a été analysée d’après les données en notre possession : la lettre de la ministre [Florence] Parly et la présentation de la délégation de son cabinet. J’ai transmis à plusieurs reprises à la France la demande du gouvernement d’informations supplémentaires, sans résultat. »

Un peu de temps au temps

Vu l’importance de la décision, le gouvernement prendra le temps qu’il faut pour décider. « La compétition débouchera sur une solution équilibrée du point de vue du matériel, du partenariat et de l’économie. Nous cherchons un partenariat stratégique pour la capacité de combat aérien. 20% de la pondération sont liés à ce partenariat et 10% aux intérêts essentiels de sécurité. »

La prolongation du F-16 pas en piste

Aucune nouvelle étude consacrée à une éventuelle prolongation de la durée de vie des F-16 ne sera initiée. Les différents constats établis au cours des derniers mois seront regroupés et soumis de manière structurée au gouvernement dans la perspective de la prise de décision final.

Une intervention de B. De Wever qui n’est pas anodine

L’intervention du leader de la N-VA dans ce débat n’est pas anodine. Tout d’abord la N-VA domine la scène politique flamande, caracolant bon gré mal gré dans les sondages. Les espoirs d’un tassement dans les sondages s’évanouissent régulièrement. La N-VA reste dominante car réussissant à synthétiser à la fois un certain libéralisme d’entreprise très présent au nord, le conservatisme chrétien et le nationalisme identitaire flamand. Ensuite, Bart de Wever a un certain charisme. Inutile de le nier. Même s’il n’est pas présent dans le gouvernement, celui qui n’est qu’officiellement bourgmestre d’Anvers (une des principales villes du pays tout de même et son poumon économique) fait la pluie et le beau temps. Et quand il enfonce un clou sur une position politique, difficile de le décrocher ensuite… sauf à lui faire une concession.

La campagne électorale en cours

Le Rafale ne serait ainsi peut-être qu’un ‘jouet’ otage des négociations à la Belge dans un futur gouvernement. Il ne faut pas oublier en effet que la campagne électorale est commencée, avec les élections communales le 14 octobre. Un élément fondamental dans la politique belge, les communes étant le berceau de nombre de personnalités politiques et le vecteur de la puissance réelle au plan politique (vu l’étendue de leurs compétences, largement plus développées qu’en France). Elles sonnent aussi la première séquence d’une bataille, avant les élections générales (parlementaires et européennes) en mai 2019.

Une possibilité de tir par ricochet

Les escarmouches, publiques et privées, sur ce dossier sont nombreuses. Le renouvellement du F-16 offre aux différents partis politiques de tester leurs arguments et de montrer, sans grand risque, leurs oppositions. On assiste ainsi à des duels classiques entre l’opposition et le gouvernement (le parti socialiste flamand plutôt partisan du F-16 et le parti socialiste francophone plutôt partisan du Rafale contre la N-VA ou le MR au choix), entre les francophones et flamands (les premiers partisans d’une solution française plutôt que d’une solution américain ou britannique), mais aussi à l’intérieur du gouvernement (entre les libéraux du MR et les flamands du N-VA).

Que faut-il en penser ?

Les Français ont-ils eu raison de sortir de cet appel d’offres ?

On peut se dire que oui. Les Américains de Boeing et les Suédois de Saab qui avaient fait une première offre s’en sont aussi retirés.

La façon de faire pression est-elle la bonne ?

Le voisin français est à la fois admiré et craint. La morgue ou l’arrogance de certains responsables français les dessert. D’autant que Dassault a un certain passif dans le plat pays, comme me l’a rappelé un excellent confrère : c’est l’affaire Agusta et l’accusation de corruption qui a enfoncé le PS wallon dans les années 1980. Ce passif est un peu un non-dit, mais il reste dans tous les esprits (au moins chez les responsables politiques).

En quoi la solution française est-elle meilleure ?

Ce n’est pas être chauvin que de l’affirmer. Ce n’est pas seulement une question d’avion. C’est une question d’engagement politique et d’efficacité industrielle. La Belgique avec la proposition française peut se retrouver impliquée depuis le début dans un programme industriel de plusieurs dizaines d’années. Elle se retrouve ainsi placée aux côtés de Paris et de Berlin sur le futur programme de système aérien, pion nécessaire pour prétendre aux financements européens, à même de pouvoir négocier des retombées économiques et industrielles. Bref, de refaire le coup du F-16 qui a été si profitable pour l’industrie aéronautique belge. Seul inconvénient : il y a un risque à s’engager dans un nouveau projet industriel.

En quoi la solution du F-35 (ou de l’Eurofighter) est-elle meilleure ?

Pour le F-35 et l’Eurofighter, elle se retrouve à acheter sur étagères, devant subir les conséquences de programmes développés ailleurs, et ne pouvoir bénéficier que de ‘miettes’ (entretien et maintenance). Avec le F-35 la facture risque d’être plus salée que prévue. Le dernier rapport du GAO parle déjà d’un avion à 140 millions de $ pièces (soit le double prévu à l’origine, 69 millions $ en 2001). Avantages : l’achat est, d’une certaine façon, moins engageant. Et avec le F-35 Bruxelles donne un sérieux gage aux Américains de l’engagement belge, la Belgique se retrouve ainsi membre du club F-35 qui rassemble déjà Britanniques, Néerlandais, Norvégiens, Danois et Italiens. Autrement plus intéressant pour que d’avoir un strapontin dans le couple franco-allemand, du moins c’est ce que pensent une certaine majorité des politiques belges (notamment flamands).

(Nicolas Gros-Verheyde)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).