Ne laissez pas l’Italie seule, en Méditerranée (Letta)

Enrico Letta avec Herman van Rompuy, à Rome (crédit : Conseil de l’UE)

(B2) Invité ce matin de France-Inter, Enrico Letta, a mis les points sur les « i » sur l’opération en Méditerranée comme sur la réaction des Européens face aux crises.

L’ancien Premier ministre italien est devenu l’invité fétiche des médias français. Parfaitement francophone, président de l’Institut Jacques Delors, et doyen de l’École des affaires internationales de Sciences Po, il joue le parfait rôle du sage Italien, du sage Européen, qui fait si souvent défaut dans la sphère médiatique française. Son avis mérite d’être écouté… même s’il peut ne pas être partagé.

Mare Nostrum avait un intérêt : la présence de l’État en mer

Sur l’opération Mare Nostrum – lancée sous sa présidence – et l’accusation d’avoir été un ‘aspirateur’ aux migrants, Enrico Letta juge « toute cette polémique absurde ». Et si c’était à refaire, il le referait. « Oui ! » répond-il sans hésiter. La raison en est simple, elle est consubstantielle à l’existence même des États. « Il ne faut pas laisser au volontarisme pur » le soin d’effectuer ces tâches (NB : les ONG).

L’intérêt d’avoir des bateaux en mer : avoir des preuves

« Il faut le faire de façon officielle, pour une raison très claire : nous avons un devoir de sauver les gens en mer, mais aussi un devoir de contrôle de la mer pour attaquer les trafiquants, pour avoir les preuves précises des crimes qu’ils sont en train de commettre et faire en sorte avec ces preuves ».

Aujourd’hui c’est le chaos en Méditerranée

« Avec Mare Nostrum, on avait les sous-marins qui filmaient, permettant d’avoir les preuves. On était condition de contrôler les choses et que tout se déroule de façon ordonnée. » « Aujourd’hui c’est un peu le chaos » assène l’ancien Premier ministre italien dans un coup aux gencives de l’actuel gouvernement italien de Paolo Gentiloni (et de son prédécesseur Matteo Renzi) comme de l’opération européenne Sophia (1).

Les pays laissés seuls face aux problèmes

De façon plus générale, le président de l’Institut Jacques Delors tire ensuite les leçons de ces différentes crises. « On joue en Europe un jeu que je n’aime pas : laisser quelqu’un tout seul. On a laissé l’Allemagne toute seule en 2015, quand un million de réfugiés sont entrés. C’est aujourd’hui un sujet [de discussion] pour le couple franco-allemand  ». Il doit « se demander [que faire] quand on se trouve devant un drame comme cela. L’Allemagne a accepté un million de personnes : c’est énorme. Elle a fait cela toute seule. L’année dernière, c’était au tour de la Grèce qui a été laissée toute seule. Maintenant, c’est le tour de l’Italie [comme], cela avait été le tour de la France, en 2015-2016, sur le terrorisme. La France a vécu les attaques les plus dures. [Quand elle] a demandé une solidarité au niveau européen. A la fin, elle ne l’a pas reçu autant qu’espéré. »

Changer deux règles

Pour Enrico Letta, deux actions urgentes sont nécessaires au niveau européen. Premièrement, il faut « réformer le mécanisme de Dublin » qui veut que les réfugiés doivent déposer leur demande d’asile dans le premier pays où ils sont entrés. Sinon c’est la dictature de la géographie. « On ne peut pas accepter que la géographie soit la même dans tous les pays. Défendre les frontières de la Belgique n’est pas la même chose que défendre les frontières en Grèce. La frontière extérieure est commune à tous [mais] le principe qui veut chacun laisse le pays qui a le plus de côtes résoudre les choses [n’est pas bon]. »

Deuxièmement, « il faut partager le poids [le fardeau]. Si 15.000 personnes arrivent qui ont le droit d’asile (2), partager cela »dans une Europe qui compte] 500 millions de personnes, ce n’est pas un problème. Mais si certains comme [Viktor] Orban [le Premier ministre hongrois], disent, je n’en prends pas, alors cela devient un problème. La solidarité, la charité vous pouvez la demander à un individu. Mais pour les États c’est autre chose. Il faut se donner des règles. »

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Une opération qui suscite, en ce moment, des critiques nombreuses. Cf. le rapport de la Chambre des Lords qui vient d’être publié aujourd’hui qui préconise la fermeture de la mission.

(2) Enrico Letta ne parle pas de tous les migrants mais de ceux auxquels l’asile est reconnu.