Europe de la défense, ou défense sans Europe (Vincent Desportes)

generalvincentdesportes(BRUXELLES2) Le processus de construction de la défense européenne, « cela ne fonctionne pas ». Faisant le constat d’une nouvelle réalité, tout est à reprendre depuis zéro, en commençant par le bas, c’est-à-dire par un renforcement des capacités nationales. C’est le message d’alerte lancé par le général Vincent Desportes, dans le cadre des Journées européennes de Strasbourg… Fidèle à lui-même l’ancien officier de la cavalerie blindée, qui a dirigé le Centre de doctrine et d’emploi des forces puis le Collège interarmées de défense (l’école de guerre) ne mâche pas ses mots.

Déciller les yeux

Même aux plus aveugles, la réalité doit déciller les yeux : le monde a pris feu autour de nous et la guerre y est revenue en force. Au nord-est, avec l’Ukraine, à l’est avec l’incendie qui ravage le Moyen-Orient, au sud, en Libye, au Nigeria puis au Sahel jusqu’au Mali.

Une seule évidence : contrairement à nos schémas parfois « simplistes » d’occidentaux chrétiens, le monde ne progresse pas de manière linaire du mal vers le bien. Le monde post-moderne est une utopie de nantis et notre perception du monde, née des rêves de San Francisco en octobre 1945, était une illusion du monde.

Le retour de la guerre et de la force brute

Il y a, et il y aura toujours des retours en arrière brutaux et nos manières de guerre devront pouvoir retrouver leurs caractéristiques les plus brutales lorsqu’aucun compromis n’est possible. Monsieur Poutine nous a rappelé que la force brute est un atout autant stratégique que tactique pour celui qui la possède et ne craint pas de s’en servir. Il nous a montré, en creux, que notre force, sans volonté, sans vision, n’avait rien à voir avec la puissance.

A cela, s’ajoutent deux coups de semonce récents : le Brexit et l’élection de Donald Trump. Prenons-les pour ce qu’ils sont : de véritables opportunités à saisir mais, également, de nouvelles exigences, à court terme.

Le fait est que : le monde a pris feu autour de l’Europe. L’Europe, et la France d’ailleurs, n’en tirent que des conclusions trop lentes et trop modestes quant au nécessaire renforcement de leur défense.

L’Europe doit reconstruire l’esprit de défense

Le problème de l’Europe est qu’elle a tué l’esprit de défense en même temps qu’elle a tué la guerre. Elle a retiré de l’esprit des jeunes générations d’Européens toute légitimité à la guerre comme outil de consolidation ou de défense d’un projet politique ; donc aussi, une grande part de légitimité aux dépenses de défense.

Une Europe trop lente, trop modeste…

Le grand problème de la défense européenne c’est qu’elle s’est fondée sur l’idée que la guerre était illégitime. Les processus européens freinent les progrès et empêchent, dans les faits, les interventions. L’Europe intervient moins vite que l’ONU ! Belle performance.

Personne n’est venu aider la France dans sa phase offensive lorsqu’elle s’est engagée au Mali défendre la sécurité des Européens. La mission européenne de formation de l’armée malienne a été difficile à mettre sur pied. La constitution de l’EUFOR RCA (en Centrafrique) a relevé du feuilleton. Et la force n’a été constituée qu’avec un apport massif de la France d’une part et d’États non membres d’autre part.

… et peu visible

Dans la lutte contre l’État islamique — qui concerne pourtant tous les Européens —, l’Europe, en tant que telle, est absente et les Européens presque autant … de la même manière qu’en Afghanistan, l’Europe a conduit sa plus longue et sa plus massive opération sans jamais y exister. Plus que beaucoup d’autres, les Français ont été Européens, en matière militaire en particulier.

Urgence à re-investir dans la défense

La succession des désillusions nous contraint au réalisme. La première conclusion relève du principe de précaution. Allons vers l’Europe ! Mais arrêtons de nous départir des moyens nécessaires à l’exercice de nos responsabilités et à la protection de nos intérêts. L’Europe elle-même en a besoin pour que soient remplies les missions dont seules les armées françaises sont capables. Les réinvestissements rapides et massifs de l’État français et des États européens dans leur défense sont aujourd’hui d’une cruciale urgence.

Construire une vision et des intérêts communs 

Cependant, la défense ne peut être que la défense d’une vision partagée et d’intérêts stratégiques communs. Force est de constater que l’un et l’autre font défaut. Tant qu’il n’y aura pas de vision stratégique commune, d’intérêt stratégique commun, il n’y aura pas de défense commune car, dans chaque État membre, le sentiment de solidarité européen n’est pas assez fort pour imposer le risque politique national. Plus même, tant qu’il n’y aura pas de vision opérationnelle partagée, il n’y aura pas de forces mutualisées.

Prenons l’exemple des équipements blindés. Quand l’Allemagne parle de blindés légers, elle pense à la classe 30 tonnes alors que la France rêve à des véhicules inférieurs à 10 tonnes

Les interventions au sol : une prérogative qui reste nationale

Pour longtemps encore, ne pourront être partagées que les capacités, aériennes et navales, dont l’engagement ne constitue justement pas un risque politique. Le « pooling and sharing » ne fonctionne que quand il n’y a pas de risque politique.

[Pour les forces terrestres, c’est une autre question] L’intervention de troupes au sol est trop dangereuse pour dépasser les égoïsmes nationaux. Si nous voulons maîtriser notre action extérieure, nous devons augmenter les nôtres.

On peut mutualiser des capacités mais pas des forces. Le temps n’est plus aux chimères dangereuses, au rêve longtemps caressé mais visiblement vain. Le temps est d’abord celui du retour à la dure réalité du monde et donc à celui de la restauration de nos capacités nationales de défense.

Être réaliste : tout recommencer depuis le bas

Aujourd’hui, il faut juste être réaliste. La démarche « bottom up » ne fonctionne pas : en soixante ans, l’accumulation de petits morceaux de défense européenne n’a jamais permis de créer la vision espérée. Il faut donc reprendre totalement la démarche, en repartant du bas, en exigeant la communauté de vues. Il faut cesser d’ériger l’argument de l’Europe de la défense comme excuse recevable pour la stagnation des budgets de défense.

Le temps est ensuite au sacrifice de nos vaches sacrées, à la prise de conscience du paradoxe de la Reine Rouge de Lewis Carol. Cela fait soixante ans que le processus de construction de la défense européenne ne fonctionne pas, que dans un monde qui va très vite la politique des petits pas nous fait reculer. Cela fait soixante ans que nous touillons l’Europe de la défense, et il ne se passe rien.

Ma grand-mère me disait : si au bout d’une demi-heure ta mayonnaise n’a pas pris, jette l’ensemble, reprend un nouvel œuf et de la moutarde nouvelle et mets toi sérieusement au travail. Cela relève désormais de l’urgence vitale

Général de division Vincent Desportes

Ingénieur, docteur en histoire, diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et en sociologie, Vincent Desportes cumule une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples. Depuis 2008, il commande l’Ecole supérieure de guerre. Il est aujourd’hui conseiller spécial du président de Panhard General Defense. Il publie en octobre 2015, un « cri d’alarme » chez Gallimard, avec un essai intitulé « La dernière bataille de France. Lettre aux Français qui croient encore être défendus« . 

Leonor Hubaut

© B2 - Bruxelles2 est un média en ligne français qui porte son centre d'intérêt sur l'Europe politique (pouvoirs, défense, politique étrangère, sécurité intérieure). Il suit et analyse les évolutions de la politique européenne, sans fard et sans concessions. Agréé par la CPPAP. Membre du SPIIL. Merci de citer "B2" ou "Bruxelles2" en cas de reprise Leonor Hubaut est journaliste. Diplômée en relations internationales de l'Université Libre de Bruxelles (mention mondialisation). Elle couvre pour B2 le travail du Parlement européen, les missions de la PSDC et les questions africaines. Spécialiste du Sahel.

2 réflexions sur “Europe de la défense, ou défense sans Europe (Vincent Desportes)

  • 28 novembre 2016 à 19:09
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    Il est dommage, qu’une fois de plus, le Général Desportes adopte une approche technique et corporatiste qui ne risque pas de faire avancer l’élaboration d’une politique de défense commune aux pays de l’Union Européenne dont pourtant tous reconnaissent la nécessité ( tous les sondages sur ce sujet auprès des citoyens européens le montrent depuis de nombreuses années).
    Approche technique car commençant bien par le politico-stratégique  » la défense ne peut être que la défense d’une vision partagée et d’intérêts stratégiques communs » il ne s’y attarde pas en statuant que « force est de constater que l’un et l’autre font défaut. Tant qu’il n’y aura pas de vision stratégique commune, d’intérêt stratégique commun, il n’y aura pas de défense commune ». Or c’est sur ce point que doivent porter les efforts des militaires et des politiques. Pourquoi la France s’est retrouvée seule au Mali? car elle a toujours voulu avoir une politique africaine autonome et ne s’est jamais vraiment soucié de l’élaborer et de la mettre en œuvre avec les autres états membres.
    La France a associé quelques représentants des pays membres à participer à la rédaction du dernier livre blanc, prélude à la définition de la politique de défense française. C’est dans cette direction qu’il faut avancer: tenter d’harmoniser les 28 livres blancs ou documents équivalents pour en plujsiuers année sarriver à une stratégie commune. Il faut noter que le travail qu’à cette démarche  » botom up » répondra celle « top, down » en cours initiée par Mme Mogherini : décliner la stratégie globale de sécurité ( Global Strategy for the European Union’s Foreign And Security Policy) approuvée en juin, qui constitue une vision commune en plan d’action concret. La vision commune générale existe donc contrairement à ce qu’affirme de façon péremptoire le Général Desportes.
    Technique car la mutualisation des capacités comme des moyens découlent de la mise en œuvre de la stratégie commune et ne présente que peu de difficulté pour des armées habituées depuis plusieurs années à agir ensemble au sein de l’OTAN qui depuis plus de 60 ans est aussi un lieu d’une vison stratégique partagée pour la défense du territoire de ses membres face à une menace militaire étatique.
    Démarche corporatiste car le renforcement des capacités militaires françaises si elle donnera plus de moyens et, l’espère sans doute le Général, plus d’importance aux militaires français restera toujours soit insuffisant si la France veut tout faire toute seule (..) soit inadapté si ils ne sont pas le résultat d’une démarche politico-stratégique européenne
    Enfin dire que les capacités et forces de l’armée de terre, contrairement à ceux de la marine et de l’armée de l’air ne pourront jamais être mutualisés car l’engagement de ces derniers ne constitue « pas un risque politique » est une affirmation sans fondement et à la limite un peu suffisante: rappelons nous par exemple ces images politiquement très fortes du pilote jordanien brulé vif par l’EI.

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