Un jeu de réussite pour Juncker ?

(crédit : CE)
(crédit : CE)

(BRUXELLES2) La création du Corps européen de garde-frontières et de garde-côtes est un des premiers acquis concrets de la Commission Juncker (lire : Des garde-frontières (et garde-côtes) européens, gérés en commun. C’est parti !). N’en déplaise à certains esprits chagrins, l’Europe a, là, bien réagi et aussi vite qu’elle le pouvait. Et ce n’est pas le seul domaine où cette Commission européenne a bien réagi…

La levée de quelques tabous

Depuis son arrivée il y a près de deux ans, l’exécutif européen présidé par l’ancien Premier ministre luxembourgeois a levé quelques tabous et permis d’accélérer la mise en place de solutions structurantes pour l’avenir. Les résultats ne sont pas automatiquement très visibles. Mais dans deux ou trois ans, quand on dressera le bilan de cette Commission, on pourra voir que l’évolution est notable. Que ce soit au plan économique ou au plan de la sécurité et de la défense, le « politique » est bien présent.

La retrouvaille de la politique de concurrence

Au plan économique, tout d’abord, sans remettre en cause le dogme officiel des 3%, la Commission a mis un peu de souplesse dans le pacte de stabilité. La tolérance envers la France, le refus de mettre des amendes au dérapage budgétaire en Espagne au Portugal cet été en invoquant des « circonstances économiques exceptionnelles » sont là pour en témoigner. Certes le dogme de l’austérité n’est toujours pas terminé. Et les éléments d’une relance économique ne sont pas vraiment présents. Mais sous l’égide de la commissaire Vestager, l’exécutif européen a aussi retrouvé le chemin de l’autorité pour faire la police en matière de concurrence (1), n’hésitant pas à affronter au besoin les grands groupes économiques (Google, Apple…), avec enquêtes et amendes à l’appui contre ce qui est, sous le prétexte d’optimisation fiscale, de la fraude économique à grande échelle.

Le militaire n’est pas l’ennemi du communautaire

Au plan sécuritaire ensuite, la Commission a mis fin aux tergiversations, parfois incompréhensibles, sur le possible financement de capacités militaires dans les pays tiers. Le projet « Train & Equip », renommé CBSD (2), a débouché sur une proposition formelle qui doit maintenant être discutée. Quand il sera adopté, il permettra enfin de combler une lacune dans l’aide européenne : pouvoir compléter les opérations de stabilisation d’un pays sur le moyen terme, en aidant les forces armées de ces pays à se doter de moyens adéquats (tout sauf les armes).

Au plan de la Défense, l’exécutif européen a mis sur la table un projet afin de financer la recherche de défense. Le montant est limité pour l’instant : 25 ou 30 millions d’euros par an. Mais c’est mieux que les projets pilotes qui ne représentent qu’un investissement limité de 1 ou 2 millions d’euros (lire : La recherche de défense financée par le budget de l’Union, c’est parti. Trois projets pilotes signés). C’est un autre pas vers l’insertion des questions de défense dans le programme européen de recherche & développement (PCRD ou Horizon 2020). Si ce projet va à son terme, l’Europe aura enfin une capacité financière pour compléter les financements nationaux de recherche sur certains sujets clés pour l’Europe, avec une volonté de déboucher sur des projets industriels (drones, surveillance maritime, etc.).

Une vraie ministre des Affaires étrangères

Enfin, au plan institutionnel, on peut remarquer le fait que la Haute représentante de l’Union (Federica Mogherini) est devenue réellement ce qui était l’esprit (et la lettre) du traité de Lisbonne, la coordinatrice de la politique étrangère de la Commission européenne. Comme l’a dit Jean-Claude Juncker, c’est « ma ministre des Affaires étrangères ». On a pu le vérifier lors du dernier Conseil européen (vendredi 21 octobre) qui a confié à la Haute représentante le soin de mener la politique d’accords d’immigration à l’extérieur. Cette pratique tranche aussi avec ce qui était pratiqué récemment où régnait du temps de Barroso-Ashton une relation davantage fondée sur la concurrence et l’effacement.

Pas de louanges mais reconnaitre les acquis

Après des années d’immobilisme, il n’est pas question de tresser des louanges à outrance (ce n’est pas le genre de B2). Cette Commission a fait quelques erreurs notables, qui ont eu un important impact médiatique, donc politique. En n’évaluant pas clairement les dégâts d’un Barroso pantouflant chez Goldman Sachs ou gros mensonge de Nelly Kroes (3), en étant pour le moins maladroit sur la question du CETA, cette Commission a commis de sérieux faux pas politiques et entamé, un peu plus, le capital confiance de la légitimité européenne. Mais il ne faut pas oublier de mettre dans la balance tout ce qui est à porter crédit de cette Commission. Sans être un fan’ de Jean-Claude Juncker, il faut lui reconnaître d’avoir amené une vraie impulsion politique sur des dossiers importants pour toute l’Europe…

(Nicolas Gros-Verheyde)

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(1) Ce n’est pas une découverte ou révolution contrairement à ce que certains ont cru discerné. Cela fait longtemps que l’Europe analyse une exonération fiscale comme une aide d’État. Seulement jusqu’ici cet outil était davantage utilisé contre les monopoles d’Etat ou pour démanteler les services publics (Poste, SNCF, etc.) que contre les multinationales privées.

(2) Capacity building in support of security and development

(3) Certains commentateurs se plaisent à dédouaner la responsabilité européenne pour charger les États membres. Ce n’est pas exact. Neelie Kroes a occupé un poste de premier plan au niveau européen (commissaire à la concurrence). Elle a été employée et payée sur les fonds européens durant dix ans. Elle s’était engagée formellement devant le Parlement européen à faire toute la transparence sur sa situation bancaire et financière (Lire : Neelie Kroes : une sacrée menteuse !). C’est bien la légitimité européenne qui est, ici, remise en cause. Laisser la moindre place au laxisme est donner tout simplement une prime à la malhonnêteté en politique et donner aux adversaires de l’Europe des verges pour la battre.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).