Les piques et les pensées de Herman

crédit : MAE France / Frédéric de La Mure
crédit : MAE France / Frédéric de La Mure

(BRUXELLES2 à Paris) L’ancien président du Conseil européen Herman Van Rompuy était de sortie jeudi (1er septembre). Il s’est exprimé devant les ambassadeurs français, réunis pour leur traditionnel séminaire de rentrée (la semaine des ambassadeurs) à Paris.

Avec son ton savoureux, picorant de ci de là, d’un humour sarcastique, Herman a livré son point de vue et son expérience. On peut ne pas partager toutes ses remarques, ses piques, ses analyses. Mais il faut les écouter car elles nourrissent le profil de celui qui se veut désormais un « sage » de l’Europe. Il esquisse d’ailleurs ce que pourrait être son futur rôle : présider un groupe de sages pour réfléchir à l’avenir. Dans son esprit, il faut arrêter les schémas de construction intellectuelle et les réflexions trop institutionnelles pour passer au concret : renforcer les projets européens (Euro, Schengen, marché intérieur) qui souffrent tous d’une certaine déficience : ne pas avoir été conçu pour la crise. Il met aussi en avant la nécessité d’approfondir la dimension militaire de l’Union européenne.

NB : Ces propos sont sélectionnés. Mais ils reflètent les principaux points du discours de l’ancien président du Conseil européen. Certains éléments ont été regroupés pour faciliter la compréhension des thématiques.

L’Euro, Schengen, n’étaient pas faits pour affronter les crises

« On a créé avec la zone Schengen, la zone Euro comme des projets politiques. Mais la logistique manquait. Ils n’étaient pas établis pour de grandes crises. La zone Euro n’était pas conçue pour faire face à la pire crise économique qu’on a connu depuis la crise des années 1930. La zone Schengen n’a pas été créée pour faire face à la plus grande crise des réfugiés depuis des années…

Pas besoin de grand débat institutionnel

« (Aujourd’hui) On n’a pas besoin d’un grand débat institutionnel. (…) On n’a pas besoin d’une réorientation fondamentale, on a besoin d’une redynamisation de l’Europe. Il faut reprendre les orientations stratégiques sur lequelles  on s’est mis d’accord en juin 2014 à Ypres. (…) Il faut structurer la politique économique et financière… avoir une vraie union bancaire, une union économique, une union budgétaire, une union des capitaux. On a franchi des pas cette année, il faut continuer. (…) Il faut approfondir notre marché commun, notre marché économique et financier, (…) créer une Europe numérique, une zone de recherche commune… (…) approfondir notre dimension militaire… »

Londres déjà bien absent des politiques européennes, même en matière de politique étrangère…

« Bien sûr, il y a le Brexit, c’est une crise endogène. Mais le Royaume-Uni n’est déjà pas un membre à part entière. Le Royaume-Uni n’était pas membre de Schengen, de la Zone euro. Il a des opt-out social, dans la police, la justice. Même en matière de politique étrangère, (le Royaume-Uni) n’était plus actif. A Minsk (NB : pour résoudre le conflit ukrainien), il y avait Hollande, Merkel pas le Premier ministre britannique… »

L’opinion publique et le Brexit

« Notre opinion n’est pas obsédée par le Brexit. Elle est davantage préoccupée par le chômage, les questions économiques, sécurité, terrorisme. C’est un thème, une amputation politique pour l’Union. Mais ce n’est qu’un thème parmi d’autres. »

Pas de risque d’implosion supplémentaire

« Il n’y a pas de risque d’implosion, d’autres exits qu’on pourrait imaginer. On voit bien qu’il n’y a pas de risque supplémentaire. Ce n’est pas un hasard si la confiance (envers les institutions européennes — on ne peut pas parler d’enthousiasme — a remonté après le 23 juin (date du référendum britannique)… »

Créer un nouveau rêve, bof, il faut surtout du leadership

« Il ne faut pas de nouveau rêve. Souvent quand on n’a pas l’idée, on dit ‘il faut un nouveau narratif’. Mais il faut une nouvelle ambition, une Europe des résultats. (…) Il faut un discours positif sur l’Europe, que nos leaders montrent leur leadership, parfois à l’encontre de l’opinion publique. Il faut transformer la peur en espoir pas uniquement au niveau européen mais aussi dans les Etats membres… »

La complexité, c’est beau

« Je viens d’un pays qui est complexe. (…) La complexité n’est pas automatiquement un handicap. La simplicité ne facilite pas automatiquement la prise de décisions. Les Etats-Unis sont un pays simple avec un congrès, un président mais il y a un blocage depuis 4 ans. (…) On peut faire simple, on peut fusionner la présidence du Conseil européen et de la Commission. Cette idée est parfois présente chez des fédéralistes européens. (Mais) imaginez que c’est le président du Conseil qui devienne le président Commission, et non le contraire. Aura-t-on résolu un problème ? Non. On aura importé un conflit… »

Le bouc émissaire des institutions

« Il manque une volonté d’aller en avant, un état d’esprit. Quand il n’y a pas cette volonté, on se rattrape sur institutions…. »

Un groupe de sages pour réfléchir à la génération future

« Ce n’est pas le moment de lancer de nouvelles initiatives. Mais un effort intellectuel n’est pas superflu. Confier, à certains, un travail de réflexion sur ce qui pourrait être changé, simplifié, dynamisé, rendu plus efficace, pas pour aujourd’hui mais dans 5 ou 10 ans, ce serait une initiative « sage ». Le processus européen est un processus continu. Ce sera mûr pour la prochaine génération dans 5-10-15 ans. Confions-le à certains qui n’ont pas de responsabilité immédiate comme on l’a fait à Laeken… »

(Propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).