Tango à Bruxelles. Pourquoi l’Europe de la défense n’avance pas…

Aux rencontres de l'IHEDN, les tambours de l'armée de terre © NGV / B2
Aux rencontres de l’IHEDN, les tambours de l’armée de terre © NGV / B2

(BRUXELLES2 à Paris) Où va l’Europe de la défense ? Vaut-elle le détour ? Comment peut-elle avancer ? C’est autour de ces questions qu’a tourné le « Tango à Bruxelles », l’atelier des 2e Rencontres de l’IHEDN (*), consacré à l’Europe de la défense samedi (2 avril). Deux invités de marque officiaient : Pierre Vimont, d’un côté, le premier secrétaire général du service diplomatique (1), et le général Jean-Paul Perruche, de l’autre, l’ancien chef d’état-major de l’Union européenne (2).

Tous deux, bons connaisseurs du domaine, n’ont pas fait dans la langue de bois. Ce n’est pas (plus) leur genre. Ils ont dressé, au contraire, un portrait sans fard, mais aussi sans acrimonie, d’une Europe qui a une défense à la peine. Un portrait assez juste finalement, qui permet de cerner les causes du problème plutôt que de mettre en cause.

Une barre placée trop haute

Il est « probable » que les ambitions fixées ont été trop grandes, explique d’abord Pierre Vimont. « L’un des problèmes de la défense et de la sécurité est que l’on a placé la barre très haut. Faute de pouvoir atteindre ces objectifs, cela a créé du désintérêt et de l’indifférence. » « On retrouve l’état d’esprit des Etats membres » dans le travail de « ceux qui travaillent à Bruxelles et doivent mettre en place les objectifs. On se rend compte qu’on est très loin du compte ».

Des Etats aux abonnés absents en cas de coup dur

Selon le diplomate chevronné, outre le fait qu’il soit « plus difficile de prendre des décisions à 28 », il y a aussi un problème d’aiguillage. Les Etats membres n’ont « pas tous la même conception » de l’Europe de la défense. On retrouve deux visions : entre « ceux qui veulent un hard power et les autres, une majorité, qui ont une vision plus douce de soft power. Une sorte de profil bas. » Lorsque l’UE est amenée à agir, « elle est alors davantage un pourvoyeur d’aide humanitaire et de développement ». Et lorsqu’elle est confrontée à « une situation de haute intensité, beaucoup d’Etats membres sont aux abonnés absents ».

Des dépenses de défense trop faibles

En ce qui concerne l’effort militaire, le constat est d’ailleurs « assez lamentable » poursuit Pierre Vimont. La majorité des Etats ne sont même pas « à 1% de dépenses de défense » de leur PIB. On est bien loin des 2% fixés par l’OTAN. C’est « une des raisons pour lesquelles il est difficile de monter une opération militaire ou civilo-militaire ». Parfois, le refus de s’engager d’un Etat obéit à de « basses raisons budgétaires » plus qu’à une motivation politique.

Une « encoche » sur les ambitions

Les ambitions de l’Union ont été très vite limitées par les moyens réels qui lui était offerts. A l’origine, il était « prévu d’avoir un effectif militaire de 50.000 à 60.000 hommes, qui a très vite été rabattu ». Ensuite, l’Union a créé les GT1500 ou battlegroups pour pouvoir intervenir rapidement sur une zone de crise. Or, « l’effectif n’est que de 1500 hommes ». Ce qui est peu. Mais, surtout, ces groupes d’intervention « n’ont jamais été engagés » sur un théâtre d’opération.

Des missions « modèle réduit »

Pour Jean-Paul Perruche, le fait qu’un « grand nombre de missions et opérations ont été lancées (21 missions civiles et 11 militaires) depuis le début de la PESD tendrait à prouver que l’Europe est un acteur sécuritaire très actif ». Un faux semblant ! « L’impact est toujours mineur. Car l’engagement a des effets assez faibles ». En cause, selon lui : « la courte durée (des missions), des effectifs réduits et l’absence d’opérations (avec un pouvoir) coercitif ».

Un système de commandement et de contrôle handicapé

L’Union ne dispose pas non plus d’une structure complète de commandement et de contrôle à l’image de l’OTAN, avec un niveau politico-stratégique, un niveau militaire stratégique, un niveau opérationnel et tactique. « Dans l’Union, seul le niveau politico-militaire, représenté par l’état-major de l’Union européenne, est présent. Tout le reste n’est pas prévu à titre permanent ». Pourtant, « le système existe. L’Union a les moyens de créer un centre opérationnel si le Conseil le décide. Mais il reste des divergences de vues entre les Etats membres ».

Une compétence limitée à la gestion des crises extérieures

Une autre limite au bon développement de l’Europe de la défense vient de la volonté des Etats de ne pas « empiéter sur les domaines de responsabilité de l’OTAN, notamment la défense collective » souligne le général Perruche. Cela se retrouve dans les traités. « La compétence dont l’Union s’est dotée », à la création de la PESD/PSDC, « est donc limitée à la gestion de crises à l’extérieur des frontières. Cela entraîne un cloisonnement entre les intérêts nationaux et l’extérieur de l’espace européen »L’Union s’est donc elle-même privée de s’intéresser à cela.

Une meilleure synergie des outils

L’ancien chef d’état-major relève tout de même que la création du Service diplomatique européen (SEAE) comme la double casquette du Haut représentant (à la fois vice-président de la Commission et président du Conseil des ministres des Affaires étrangères) a permis « une meilleure synthèse et coordination des moyens de l’Union et une meilleure synergie des outils ». Cette double casquette permet de ne pas « s’intéresser juste aux aspects sécuritaires d’une crise mais aux causes profondes, diplomatiques comme politiques », notamment au travers de l’approche globale qui mêle réponses militaire, civile et de développement.

Un réseau de renseignement plus efficace 

Les informations fournies par les 130 délégations et les Etats membres au service d’analyse du renseignement de l’Union (IntCen) ont également permis « une meilleure surveillance de l’émergence potentielle de crises ». L’état-major militaire comme la direction de gestion civile de crises (CPCC) sont donc plus à même « d’anticiper et de planifier de manière prudente une réponse face à une crise à venir ».

Une défense européenne trop peu intégrée

Si l’Union possède « des procédures bien ordonnées, celles-ci restent cependant bien lourdes à mettre en oeuvre ». Malgré « l’ambition claire d’une Europe de la défense intégrée » présente dans le traité de Lisbonne, coordonner 27 ou 28 Etats (3) n’est pas non plus chose facile quand les politiques étrangères des pays restent si différentes et si fluctuantes face à la conjoncture internationale.

(Lucas Millet)

Lire aussi : La PSDC au milieu du gué. La fin d’un cycle ? à la recherche d’un nouveau souffle

(*) Des rencontres de l’IHEDN riches et fournies dont B2 était un partenaire média

(1) Diplomate français, né en 1949, diplômé de science politique, Pierre Vimont a notamment été ambassadeur, représentant permanent auprès de l’UE de 1999 à 2002, directeur du cabinet de plusieurs ministres des Affaires étrangères de 2002 à 2007 (De Villepin, Douste-Blazy) puis ambassadeur de la France auprès des Etats-Unis avant de repartir à Bruxelles pour mette en place le SEAE. Lire aussi : Pierre Vimont, un diplomate en pas de chat

(2) Militaire Français, diplômé de l’IHEDN, le général Perruche a occupé les fonctions de commandant de l’état-major de force n° 1, adjoint au commandement de la Force de l’OTAN au Kosovo (KFOR) et chef de la mission militaire française auprès du commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR) à l’OTAN au SHAPE de Mons. Il est président d’Eurodéfense.

(3) Le Danemark ne participe pas à l’aspect militaire de la politique de défense. Lire notre fiche mémo : Le Danemark et son opt-out. Que recouvre-t-il

2 réflexions sur “Tango à Bruxelles. Pourquoi l’Europe de la défense n’avance pas…

  • 5 avril 2016 à 18:56
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    A very franco-french view of the blocages of the CSDP which obscures the lack of interest, in particular of France (following the UK), to « allow » the EU the use of the military means required to fully implement its « comprehensive approach ». The case of the french intervention in Sahel (on the footsteps of its previous interventions in Côte d’Ivoir, and in parallel to the one in RCA) shows that France (meaning the « strategic epistemic community » of France to which Mr Vimont as well as Gen Perruche belong) thinks that Africa’n security affairs is not a matter to be left to the EU and that only France is entitled to adjudicate power and authority inside her « pre carré » and defend it from outsiders, be they chinese or american or algerians (such as AQMI).

  • 5 avril 2016 à 19:32
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    La question qui reste sans réponse est : pourquoi les États membres volontaires n’ont-ils pas mis en route entre eux la « coopération structurée permanente » prévue par les Traités (art 42 et 46 TUE) ? Aucune condition préalable n’est exigée (pas de nombre minimum de participants par exemple) – il suffit d’une majorité qualifiée au sein du Conseil – et les modalités de coopération sont laissées à l’initiative des États participants. Pourquoi la France, notamment, ne semble pas avoir au moins tenté d’ouvrir ce processus ? JGG

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