Un contrôle médical pour les pilotes… du bateau européen ?

Jean-Claude Juncker en conversation avec la commissaire à la Concurrence Margrethe Vestager à la réunion de la Commission du 15 avril (crédit : CE)
Jean-Claude Juncker en conversation avec la commissaire à la Concurrence Margrethe Vestager à la réunion de la Commission du 15 avril (crédit : CE)

(BRUXELLES2) Ne doit-on pas instaurer un minimum d’information médicale sur l’état de santé des principaux dirigeants européens ? La question, qui pouvait paraître superflue ou théorique il y a quelques années, se pose aujourd’hui de façon très concrète.

Le voyage de Kiev annulé officiellement pour raison médicale

L’annulation du voyage prévu en Ukraine du président de la Commission, Jean-Claude Juncker, le 30 mars dernier, est passée, relativement (et volontairement), inaperçue. Seule explication donnée, par son porte-parole, sur twitter : des « examens ambulatoires mineurs pour des calculs rénaux ». Certains pourraient mettre en doute ce motif, d’autant plus que cette visite à Kiev était présentée tout sauf de la routine. Et ce précédent interpelle sur le fonctionnement européen.

Un motif mineur pour une visite majeure ?

La visite à Kiev était, en effet, annoncée comme majeure, et symbolique, à plus d’un titre. Tout d’abord, c’était le premier déplacement bilatéral du président de la Commission. Ensuite, et surtout, aller à Kiev, un pays proche de l’Union européenne en butte à un conflit depuis près d’un an, revêtait une portée politique non négligeable. Ce conflit place en effet, pour la première de son histoire, l’Union européenne en confrontation directe avec la Russie, d’un point de vue politique et économique, que ce soit par l’accord d’association signé avec l’Ukraine (accord que n’accepte pas la Russie), par l’intervention militaire russe et par les sanctions économiques importantes prononcées par l’Union européenne. L’enjeu ne paraissait donc pas mince. Et le motif avancé – des « examens mineurs » – prête d’autant plus à interrogation.

Une maladie diplomatique…

Première explication, la maladie est diplomatique. L’attitude du gouvernement ukrainien — de plus en plus guerrière et toujours réticent à octroyer une large autonomie aux régions de l’Est — pourrait-elle justifier cette position ? Le fait que la Haute représentante, Federica Mogherini, qui devait accompagner le président de la Commission, et a été retenue à Lausanne par les négociations sur le nucléaire iranien, pourrait être une explication. Mais ce retard pour des négociations hautement compliquées était plutôt prévisible. La visite n’a d’ailleurs pas été reportée d’une semaine mais tout simplement au sommet UE-Ukraine prévu fin avril.

… ou une maladie plus réelle

Seconde explication, la maladie est plus importante que mentionné. Ce n’est pas l’heure de se lancer dans une exégèse médicale : si les examens sont « mineurs » pourquoi ne pas reporter les examens plutôt que la visite, pourrait se demander le quidam. La question de la santé du principal dirigeant européen reste cependant quelque peu « taboue » à Bruxelles (comme l’avait été en France celle de Pompidou ou de Mitterrand). Personne n’ose l’évoquer ouvertement même si les rumeurs courent du rond-point Schuman (le siège de la Commission européenne) à la place du Luxembourg (le siège du Parlement). Certains mentionnent un problème plus complexe et récurrent, d’autres des suites opératoires, etc. Tous remarquent une faiblesse de commandement à la barre du bateau « Europe ». Ce qui pose un double problème : de transparence et de fonctionnement politique. Jean-Claude Juncker n’avait cependant pas lui-même exclu cette hypothèse, dès sa nomination en présentant le premier vice-président de la Commission, Frans Timmermans, sur un ton mi-plaisanterie, mi-sérieux : « Il sera ma main droite, il sera plus qu’un collaborateur, (il sera) mon suppléant à chaque fois que je ne pourrais pas être là physiquement, et mentalement, aux réunions du collège. » En l’espèce, cependant, le vice-président Timmermans n’a pas remplacé le président Juncker, c’est tout le voyage qui a été annulé.

Revoir le système

Quelle que soit l’hypothèse, on peut se demander, de façon générale, si le système de gouvernance européen ne devrait pas être amélioré. Même si les responsabilités d’un président de la Commission européenne ne sont pas les mêmes que celles d’un chef d’Etat ou de Gouvernement, au point de vue de l’exercice de souveraineté, ce rôle n’est pas négligeable. Et les conditions de la nomination de la Commission Juncker – qui se rapprochent du suffrage universel indirect – prêtent d’autant plus à l’analogie. Il ne serait donc pas anormal que des examens médicaux réguliers soient publiés de façon volontaire, et régulière, comme le font certains responsables politiques. Cela aurait aussi le mérite de faire taire les rumeurs, parfois malsaines. Ce serait tout autant une question de transparence de l’autorité européenne à l’intention des citoyens.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).