Poutine serait-il en passe de gagner la guerre économique ?

Poutine serait-il en passe de gagner la guerre économique ?

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(BRUXELLES2) La chute forte de la monnaie ukrainienne, le Hrivnia, a peu été commentée. Et, cependant, ce n’est pas un simple dérapage. La monnaie dévisse. En deux jours, elle a perdu la moitié de sa valeur et pourrait causer certaines difficultés au gouvernement de Kiev.

La Banque nationale ukrainienne a été obligée de suspendre l’échange des devises avant de revenir sur la décision. Une manifestation près de la Banque a dégénéré. Et l’intervention de la police n’a pas été douce. Au point que le ministre ukrainien de l’Intérieur Arsen Avakov a été obligé de s’excuser contre la brutalité de l’intervention.

Le Cours du rouble

Le cours de la Hryvnia ukrainienne ces 3 derniers mois

A coté, la dévaluation du rouble apparait plutôt contenue. Le dérapage continue mais de façon assez modérée. Mis à part 2 pics, le 15 décembre et fin janvier/début février, on est passé d’un niveau autour de 65 roubles pour 1 Euro à 70 roubles pour 1 Euro. Et le rouble, depuis début février, retrouve plutôt quelques couleurs.

Cours du rouble russe ces 3 derniers mois (source  : exchangerates)

Le cours du rouble ces 3 derniers mois (source : exchangerates)

Commentaire : La crise économique en Russie est forte. Mais, en Ukraine, elle ne l’est pas moins voire davantage. Sur ce point, les tactiques de Poutine et de l’Ouest (il faut bien revenir aux vieilles dénominations de la guerre froide) semblent suivre des trajectoires identiques et contraires. A l’aide de sanctions économiques, particulièrement ciblées, l’Union européenne et les Etats-Unis tentent de faire céder le Kremlin et l’amener à plus de « tendresse » à la table de négociation. De façon discrète, ils tentent aussi de réveiller une opposition pour à défaut de faire tomber le pouvoir russe, au moins le mettre en difficulté. La Russie mène vis-à-vis de l’Ukraine une tactique semblable mais avec d’autres instruments, moins directs mais qui ne sont pas sans effet.

Vladimir Poutine ne cherche pas à conquérir Kiev mais à faire tomber de lui-même le pouvoir ukrainien. A l’aide de coups de butoirs dans certains secteurs du Dombass, il cherche à réussir à faire de ce territoire, un espace viable et autonome (accès à l’aéroport, à la mer, à certaines villes stratégiques). Même limitée (quelques % du territoire et de l’économie), cette « sécession » pèse économiquement sur le gouvernement de Kiev, tout comme l’effort de guerre (dénommée « opération anti-terroriste » ou ATO). Cette tactique est complétée d’actes terroristes plus classiques, en rythme peu intensif, mais qui fait peser une tension constante sur les « arrières », d’une propagande intense et de soutiens à certains partis pro-russes. L’objectif est de faire de l’Ukraine un coin tellement peu sûr que les investisseurs n’auront que peu d’envie d’y venir ou d’y rester. L’Ukraine s’enfonçant dans une crise économique plus profonde, cela renchérit d’autant le coût pour les Occidentaux de leur soutien au gouvernement élu de Kiev et le rend également moins populaire aux yeux de sa population. L’objectif est de le faire tomber à terme, soit de manière anticipée, soit aux prochaines élections. Une course de vitesse s’est ainsi instaurée entre Est et Ouest pour savoir qui tombera le premier. Il est à craindre que le système Poutine, plus complet, plus global, gagne en premier.

La « défaillance » de la monnaie ukrainienne est, à ce niveau, une alerte aussi importante que la perte de Debaltseve ou d’autres villes du Dombass. Elle devrait être observée avec davantage d’attention. Car elle peut être synonyme d’autres évènements en cascade qui compromettront tout autant la stabilité du pouvoir de Kiev qu’une offensive d’artillerie.

(Nicolas Gros-Verheyde)

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