Je veux des policiers européens sur la frontière avec la Russie, dit Porochenko. Chiche ?

Je veux des policiers européens sur la frontière avec la Russie, dit Porochenko. Chiche ?

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Véhicules de surveillance de la mission EUMM Georgia (crédit : EUMM Georgia)

Véhicules de surveillance de la mission européenne en Géorgie à la « ligne de contact » avec l’Ossétie du Sud (crédit : EUMM Georgia)

(BRUXELLES2) C’est le président ukrainien, Petro Porochenko, qui a lancé l’idée ce mercredi (soir), après une réunion du Conseil de sécurité nationale et de défense ukrainien. Réunion qui a suivi le repli des forces armées ukrainiennes de la poche contestée de Debaltseve (*). L’Ukraine a décidé officiellement « de faire appel à l’ONU pour envoyer une mission de maintien de la paix en Ukraine, qui opérera sous le mandat du Conseil de sécurité des Nations Unies ». « Le meilleur format pour nous – ce serait une mission de police de l’Union européenne ». Cette mission aurait pour but de surveiller la frontière entre l’Ukraine et la Russie ». Ce serait « la meilleure option pour garantir la sécurité, dans une situation où le cessez-le-feu n’est respecté ni par la Russie, ni par ceux qui la soutiennent », a-t-il affirmé. La demande ainsi formulée suscite quelques interrogations.

Est-ce dans l’accord de Minsk ?

Tout d’abord, dans les accords de Minsk, conclus la semaine dernière, la reprise du contrôle des frontières était dévolue par l’OSCE. Ce contrôle des frontières devait se produire dans une sorte de donnant-donnant avec le processus politique, notamment la réforme constitutionnelle visant à octroyer une large autonomie aux provinces de l’Ukraine. « Autonomie que les Ukrainiens ont toujours promis. Mais qu’ils ont toujours repoussée » ainsi que l’a confirmé à B2 un diplomate européen. En donnant, tout de suite, ce rôle à l’Union européenne, on change un peu le processus de Minsk. Ce n’est d’ailleurs pas impossible, celui-ci laissant de larges zones d’ombre. Mais le gouvernement ukrainien laisse une impression désagréable : celui de vouloir revoir les règles, à peine celles-ci signées.

Un accord de Moscou nécessaire dans tous les cas

Ensuite, il faut bien prendre conscience qu’un accord politique (et même opérationnel) de Moscou va être requis, que ce soit par un passage au Conseil de sécurité de l’ONU, pour une mission sous chapitre VII de la Charte (avec le droit de veto de la Russie), ou pour une mission « à l’invitation de l’Ukraine », sans passer automatiquement par l’ONU, ce qui est possible en soi, mais nécessite, là encore, l’accord intrinsèque de Moscou. Il faudra compter aussi sur un accord des séparatistes russes. L’un n’étant pas automatiquement comptable de l’autre (dans un jeu parfois très byzantin).

Une mission de police uniquement ?

Enfin, la nature même de la mission (« de police ») interpelle. On serait davantage dans une mission mixte : à la fois d’interposition, type militaire, d’observation musclée (type EUMM Georgia +), avec une composante « gestion de frontières » (EUBAM). Il faudra aussi définir s’il s’agit d’une mission militaire ou civile (a priori c’est plutôt de ce ressort) et surtout si les hommes/femmes déployés sur le terrain seront, ou non armés (a priori, vu la situation, l’armement parait obligatoire).

Vu l’étendue de la frontière, ce type de missions nécessitera largement plus d’hommes et de matériels que pour la mission EUMM Georgia. Il y a au moins 400 km de frontières qui sont hors contrôle de l’Ukraine, selon ce que m’ont dit les gardes-frontières ukrainiens (lire : Les gardes frontières ukrainiens… sur la ligne de front). Et les risques encourus, comme la durée et l’intensité du conflit (+ 5000 morts en Ukraine sur plus de 10 mois de conflit contre environ 1000 morts en Géorgie sur quelques semaines) nécessitent une mission « robuste » d’au moins un millier de personnes (avec une Quick Reaction force, un hôpital de type Rôle 2, des hélicoptères, etc.).

Un défi pour l’Europe (et pour Federica Mogherini) ?

La demande de Porochenko met aussi la communauté internationale et l’Union européenne face à leurs responsabilités. C’est un vrai défi qu’il lance à l’Europe. Plutôt qu’un débat, assez théologique finalement sur la livraison d’armes, c’est un vrai enjeu qui est ainsi posé (**). Celle de la capacité de l’Europe à « réagir aux crises dans son plus proche voisinage ». La Haute représentante, Federica Mogherini, avait indiqué à plusieurs reprises que c’était sa priorité première. Elle – et les Européens au travers d’elle – sont désormais au pied du mur. Seront-ils en mesure de relever ce défi, au plan politique comme au plan opérationnel ?

La mise en place de cette mission, à supposer qu’elle recueille les feux verts nécessaires de la communauté internationale implique aussi de relever des défis logistiques importants. L’UE a cependant un avantage : un certain savoir faire acquis, que ce soit en Géorgie, et même en Ukraine de l’autre côté du pays (avec EUBAM Ukraine Moldavie), et une certaine volonté politique attestée lors des différentes réunions du conseil des Affaires étrangères. Répondre à ce défi serait un projet certainement plus fédérateur que de décider de nouvelles sanctions économiques (ou d’aller en Libye). Atout supplémentaire pour l’Union européenne : elle dispose à Kiev d’une petite équipe de spécialistes qui forment la mission (civile) de conseil auprès des forces de sécurité intérieure ukrainienne (EUAM Ukraine)… Allez !

(Nicolas Gros-Verheyde)

(*) le dirigeant russe Poutine avait mentionné, dès la signature des accords de Minsk la semaine dernière, cette poche géographique comme un des problèmes subsistants à régler dans l’est de l’Ukraine (Lire : Les principaux éléments du nouvel accord de Minsk. Un armistice, pas (encore) la paix (maj)) Les séparatistes russes ont pilonné les positions des forces ukrainiennes, quasi-encerclées, qui n’ont eu pas d’autre choix que de quitter la zone. La « ligne de contact » entre les belligérants est désormais plus linéaire, sans l’entaille de Debaltseve, qui avait été la conséquence de la percée ukrainienne pour atteindre notamment les débris du MH17 après sa destruction par des tirs venus des zones pro-russes. Elle devient, du coup, beaucoup plus logique et facile à contrôler.

(**) La surveillance des frontières par l’OSCE apparaissait assez difficile à mettre en place, hors un cadre très apaisé des tensions.