L’engouement prorusse des députés « Bleu marine » au Parlement européen

JeanLucSchaffauser@PE1410
Jean-Luc Schaffauser à la plénière d’octobre (crédit : Parlement européen)

(BRUXELLES2) Ils sont deux essentiellement à prendre la parole, de façon (très) régulière, aux réunions des commissions des Affaires étrangères ou de la Défense du Parlement européen, Jean-Luc Schaffhauser et Aymeric Chauprade. Deux députés du Front National, ou plutôt du Rassemblement Bleu Marine, l’étiquette plus large du mouvement d’extrême-droite au Parlement européen (*). Des hommes relativement expérimentés sur leurs sujets. Le premier a été consultant pour Dassault et a vécu en Pologne comme en Russie. Le second est géopolitologue, pointu, et ancien enseignant à l’école supérieure de guerre (dénommé alors le Collège interarmées de défense ou CID).

Un engagement prorusse

Leur propos détonne souvent. Dans une assemblée acquise à la cause ukrainienne, où les députés d’Europe de l’Est et des pays baltes sont très présents, et très actifs, ils affirment un engouement pro-russe affirmé et assumé. L’absence des eurodéputés français sur cette question ukrainienne et russe est particulièrement criante. Mis à part l’eurodéputé Arnaud Danjean, et de temps à autre Michèle Aliot-Marie (quand elle ne court pas dans une autre réunion), les autres députés français ne semblent vraiment pas très intéressés par ce qui se passe à l’est de l’Europe ni, plus généralement, par la politique étrangère. Résultat : pour les autres eurodéputés, la voix de la France parait être, faute de contradicteur, la voix du FN. Une voix d’autant plus porteuse, que ces deux eurodéputés sont plutôt présents et actifs (**), et que leur voix paraît très modérée, même si les propos tenus le sont moins.

Langage construit

A la dernière réunion de la sous-commission défense, début novembre, juste après les élections tenues dans la partie est de l’Ukraine — à l’encontre de ce que désirait le gouvernement de Kiev et une bonne partie de la communauté internationale —, Jean-Luc Schaffhauser tient ainsi un propos plus nuancé, très poli, loin des outrances parfois prises en séance publique par Marine Le Pen (ou Jean-Marie Le Pen) autrefois. Un langage, très construit, qui emmène, inéluctablement, celui qui l’écoute, vers son raisonnement … Il a un argument, il a assisté comme observateur, « à titre personnel » précise-t-il bien (le président du Parlement européen a refusé que ces eurodéputés se proclament « observateurs »), aux « élections » organisées par les séparatistes de Louhansk et Donetsk, le week-end du 1er novembre 2014.

Des bombardements, des morts, mais pas de camions ou chars russes

Revenant de « là-bas », l’eurodéputé décrit ainsi des « bombardements. J’ai vu des écoles, pas toutes. J’ai vu des hôpitaux attaqués. J’ai vu la volonté de faire fuir une population. Ce n’est pas 3500-4000 morts, comme on le dit, mais plutôt 10.000 morts. Il y a une population traumatisée » énumère-t-il d’une façon qui se veut objective. « Cette population russe n’a pas été dans un premier temps, reconnue dans son identité propre. Elle ne ressent cependant pas de haine quelconque par rapport aux « frères » qui les ont bombardée. Ce sont plutôt les politiciens qu’ils mettent en cause. » Un constat que le député tire des entretiens avec différentes personnes de la rue. Et, durant ce périple, il a aussi cette remarque : « Je n’ai pas vu un seul camion et un seul char venant de Russie. Cela a pu m’échapper… mais tout de même. »

Reconnaitre le pouvoir « populaire » à l’est de l’Ukraine ?

L’eurodéputé passe ensuite à une analyse, plus politique, mettant sur un même plan ce qui se passe à l’ouest et à l’est du pays à travers un processus des élections « nécessaire ». Après la chute de Ianoukovitch, « il y eu un bouleversement démocratique, (à Kiev), il fallait rechercher la légitimité par les élections. A l’Est, il y a un pouvoir autoproclamé qui va chercher sa légitimité qu’il n’a pas. Il est très mal de ne pas reconnaître ce pouvoir. Il faudra bien un jour se mettre en place autour de la table pour négocier. Faut-il à tout prix chercher la guerre ? » s’interroge-t-il. Un langage pacifiste très proche de celui que tiennent certains eurodéputés de la Gauche unie, voire des Verts, qui n’est pas nouveau. Déjà en juillet, l’eurodéputé tenait ce genre de propos, comme il l’a relaté également sur son compte twitter.

Mais sous couvert de pacifisme, il s’agit avant tout de défendre les arguments d’une certaine grande Russie. A l’heure où notre confrère Mediapart révèle que le Front a a obtenu, en septembre, un prêt de 9 millions d’euros de la First Czech Russian Bank (FCRB), une banque russe qui ne figure pas (encore) sur la liste noire de l’UE, dont 2 millions d’euros ont déjà été versés, on peut s’interroger dans quelle mesure la politique prorusse du Front est liée à cet emprunt ou en est la conséquence. Ce d’autant que JL Schaffauser se révèle un de ceux qui ont négocié ce prêt.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(*) Au Parlement européen, ils siègent dans les rangs des Non-Inscrits, faute d’être arrivés à constituer un groupe politique autonome.

(**) Ce qui dénote notablement avec l’attitude  d’abstentéisme assez généralisé constaté lors de la précédente législature chez les députés « FN ».

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).