Vendre le « Mistral » russe à l’Union européenne. Heu… Ca coute combien ?

Le Mistral est parfaitement outillé pour des missions humanitaires, ici en Tunisie en 2001 (crédit : Min.Fr Défense /DICOD)
Le Mistral est parfaitement outillé pour des missions humanitaires, ici en Tunisie en 2001 (crédit : Min.Fr Défense /DICOD)

(BRUXELLES2) L’idée est souvent évoquée dans certains milieux et remise en selle par la décision de François Hollande de ne pas livrer le premier navire construit à St Nazaire. Puisqu’il est moralement impossible de vendre deux navires BPC de type Mistral (le Vladivostok et le Sébastopol) à la Russie, pourquoi ne pas les faire acheter par l’Union européenne ? C’est ce qu’ont proposé notamment plusieurs eurodéputés dans une lettre publiée début septembre. L’idée est séduisante. Et la proposition mérite d’être formulée. L’Europe disposerait avec ces deux navires d’une force de frappe estimable en matière de protection civile, d’aide humanitaire, etc. Mais cette proposition se heurte à quelques (petites) difficultés…

Première difficulté : budgétaire. Il faut l’avouer. L’Europe n’a pas 1 ou 2 milliard d’euros, disponible à dépenser sur un claquement de doigts, à supposer même qu’on le veuille. Il faudrait racler dans certains budgets pour trouver cet argent. Le budget de la Politique extérieure et de sécurité commune (PESC) est déjà employé à près de 90%. Et le restant disponible se chiffre à quelques millions d’euros ! Et les Etats membres ne semblent pas vraiment disposés à faire plus. L’échec sur le budget général 2015 de l’Union en atteste. La très difficile discussion en cours au niveau des experts financiers du mécanisme Athena le prouve. La seule possible prise en compte collective de certaines dépenses menées dans un cadre européen, avec des moyens dédiés des Etats membres pour les tâches européennes, suscite des bagarres de chiffonniers (le clan des radins – emmené par l’Allemagne – s’alliant en l’occurrence avec les Britanniques hostiles à tout ce qui pourrait de loin ou de près ressembler à une solidarité quelconque en matière de défense).

Seconde difficulté : politique. Il y avait un projet pour que l’Europe se dote d’équipements, même à des fins civiles. La question a été débattue au plus haut niveau l’année dernière. Il était question d’insérer dans les conclusions du Sommet européen la possibilité d’étudier un « mécanisme d’acquisition » en commun afin que l’Union européenne se dote de capacités européennes, notamment pour la protection civile (Canadairs pour les feux de forêt, aide humanitaire, etc.). Cette proposition figurait noir sur blanc dans la communication de la Communication présentée l’année dernière. Et elle était inscrite dans le projet de conclusions du Conseil européen en décembre 2013. Elle a suscité la fureur britannique, d’un David Cameron remonté comme un coucou, dénonçant une « armée européenne » en création (lire : David Cameron sonne la charge (héroïque) …). Résultat, elle a été retirée (Lire sur le Club : La tracklist des conclusions. Mécanisme d’acquisition et autonomie stratégique à la trappe). Bien entendu, rien n’empêche de revenir sur cette « interdiction politique ». Mais c’est un très sérieux obstacle.

Troisième difficulté : institutionnelle. Qui achètera ? Et par quel dispositif, cet achat pourrait se faire ? C’est un mystère. L’Agence européenne de Défense, souvent citée, n’a normalement pas vocation à acheter du matériel. Et n’a pas un kopeck sauf à demander une contribution spéciale des Etats membres. Même la simple prise en compte de l’inflation (moins de 1 million d’euros) pour son budget annuel lui a été refusée lors de la dernière réunion !

Quatrième difficulté : opérationnelle. Comment ce navire sera géré ? Qui l’entretiendra et assurera le maintien en condition opérationnelle ? Qui paiera l’équipage ? Qui assurera le risque et la responsabilité en cas de problème ?  Etc. Il y a un grand nombre de questions pratiques, techniques qui ne trouvent aucune réponse parmi ceux qui défendent l’idée. Il faut ajouter à cela le temps nécessaire à un projet multinational. Un projet comme l’achat en commun d’avions C-17 sur la base de Papa en Hongrie, menée au niveau de l’OTAN, a nécessité plusieurs longues années de travail.

Cinquième difficulté : les principes. Ce n’est pas la moindre. Pourquoi l’Union européenne couvrirait les frais d’achat à la France, et pas les autres contrats qui ont dû être interrompus ou remplacés du fait de la mise en place de divers embargos en Syrie par exemple ou en Libye ? L’achat du Mistral aurait valeur de précédent qui devrait être répété. Pourquoi acheter un navire « humanitaire » à la France et ne pas faire un appel à la concurrence (*) qui est normalement la règle en cas d’achat public ?

Au final, il y a une réalité, la politique de défense européenne n’est pas (encore) « commune » ainsi que l’indiquaient les traités européens conclus il y a 10 ans. Et chaque Etat membre se débrouille avec ses contrats comme il l’entend…

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire aussi sur l’affaire Mistral :

 

 

Pour aller plus loin (club) : Le Vladivostok (alias le Mistral russe) ne rejoindra pas son client. Varsovie satisfait ?

(*) D’autres chantiers navals européens seraient intéressés… Par exemple les chantiers espagnols et néerlandais (qui étaient les concurrents des chantiers de St Nazaire) pour fabriquer les navires russes seront peut-être intéressés) 😉

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).

2 pensées sur “Vendre le « Mistral » russe à l’Union européenne. Heu… Ca coute combien ?

  • 26 novembre 2014 à 10:57
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    La France doit respecter sa parole et livrer les bâtiments qui n’ont aucun rapport avec l’Ukraine.

  • 28 novembre 2014 à 09:38
    Permalink

    Très belle analyse institutionnelle, juridique et politique.
    L’Europe, c’est d’abord une impulsion politique. Donc il n’ y a de solutions à nos problèmes que politique.
    Le Royaume-Uni est un problème depuis qu’il est entré au sein de l’Europe. Le double jeu de ce pays n’a jamais cessé et les révélations SNOWDEN et suivantes n’ont fait qu’enfoncer le bouchon un peu plus (qui ne dépasse même plus du goulot maintenant).
    Il n’en reste pas moins que le problème de l’absence de pendant militaire à la force économique mondiale de premier plan a été, reste et sera un problème dans les années à venir.
    L’allègement des effectifs américains de leurs armées à travers le monde qui se profile suite à leur autosuffisance en énergie, conséquence d’investissements lourds dans le très controversé gaz de schiste, aura des conséquences géopolitiques fortes, au Moyen-Orient et en Extrême-Orient.
    Le jeu d’obstruction systématique de la Russie au niveau de l’ONU n’augure rien de bon (sans parler de l’Ukraine).
    La technique chinoise du salami avec ses voisins est là pour en rajouter une couche.
    « Préparer la guerre pour mieux garantir la paix » est un dicton vieux comme le monde.
    L’avantage des MISTRAL est leur ambivalence et c’est PRECISEMENT ici que se trouve toute la différence par rapport aux obstacles évoqués dans votre article..
    C’est parce que ce sont des moyens que nous pourrons mettre en oeuvre à des fins humanitaires ou de secours là où bon nous semblera que nous porterons haut et fort des valeurs qui sont nôtres. Mais c’est aussi parce qu’en une semaine ces même moyens sont convertibles en puissants outils militaires que nous serons en mesure de mettre « un gant de velours » au service de notre force économique.
    Que l’Allemagne continue à se réfugier derrière une interdiction de s’armer est un réflexe d’un autre temps aux antipodes de sa puissance économique et financière d’aujourd’hui.
    A un moment où la France est contrainte d’opter pour des solutions à la Goldman & Sachs pour trouver les moyens financiers de subvenir aux besoins de ses armées ; quand dans le même temps l’Europe fait toujours appel aux moyens français lorsqu’il s’agit de se projeter à l’étranger ; il apparait d’autant moins acceptable d’apparaître comme le mouton noir du troupeau dès qu’on aborde la maitrise de la dépense publique !

    Ne pas saisir cette occasion pour montrer que nous sommes capables de sortir de l’ombre des américains sera d’autant plus grave que les précédentes que l’Europe des 12 faisait déjà du surplace avant de devenir 27, 28…
    Il est temps de relancer la marche car sans direction, un monde s’effondre sur lui-même.
    L’Histoire en témoigne siècle après siècle.

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