Dix ans de Mérou

Barroso dans son exercice préféré, explication à la presse après un sommet  des Chefs (crédit : Conseil de l'UE)

Barroso dans son exercice préféré, explication à la presse après un sommet des Chefs (crédit : Conseil de l’UE)

(BRUXELLES2) Lucide, intelligent pour lui-même, excellent baromètre de la température des chefs d’État, José-Manuel (Barroso) a réussi à la tête de la Commission européenne, durant presque dix ans, à imposer sa loi et ses hommes.

Contrôler les cabinets

Toutes les bonnes vieilles recettes apprises dans sa jeunesse sont utiles. A commencer par le contrôle des informations. Dans chaque cabinet de commissaire, il a ainsi placé ses hommes et ses femmes. Mission : rendre compte au président, directement. Voire orienter la politique du commissaire dans une direction qui lui sied plus. Le service du porte-parole lui est directement rattaché. Et son chef de cabinet est l’ancien chef du service du porte-parole. N’importe quel commissaire ne peut ainsi faire passer une information. Dans la salle de presse, chaque jour, un de ses sbires surveille attentivement s’il n’y a pas de dérapage.

Pas un audacieux

Peu prompt à prendre l’initiative, il préfère être sûr que cette initiative correspond à l’idée du moment. Comme il l’a indiqué à ses débuts, la Commission est “au service des Etats” ou le “secrétariat des États membres”. En cela, il a brisé la capacité d’initiative de la Commission européenne et l’entrain de fonctionnaires qui se sentaient jusqu’à Prodi au coeur du système. “Fort avec les faibles, faible avec les forts” dit de lui Martin Schulz l’actuel président du Parlement européen.

Peu fan du couple franco-allemand

L’Europe qu’il défend n’est automatiquement celle voulue ou espérée à Paris ou Berlin qui le méprisent joyeusement. Un mépris qui leur rend bien Barroso qui n’est pas un grand amateur du couple franco-allemand. Il est plus attaché à la diversité des Etats. Son maitre à penser a été Dusan Sidjanski, auprès de qui il a enseigné les sciences politiques. Et l’axiome de son maitre est que chaque pays, « fussent-ils grands, petits ou moyens, ont un rôle». Nombre de capitales des petits et moyens pays lui savent gré ainsi de relayer ou défendre leurs intérêts contre les “grands”. Il adore ainsi de temps à autre rappeler aux Grands leurs devoirs, surtout lorsqu’ils sont socialistes. S’il salue la victoire de François Hollande le 7 mai 2012, c’est aussitôt pour rappeler que « la France a un important manque de compétitivité. Parmi les grands pays c’est le pays qui a le plus perdu en compétitivité. » se plait-il alors à souligner devant la presse.

Foncièrement libéral

Sachant délivrer à chacun le discours qui l’attend, il a été baptisé le « mérou », le nom de ce poisson qui change de couleur en fonction de la couleur du fond des océans. Mais s’il adapte son discours, il ne change pourtant pas vraiment sa politique. Défenseur de la dérégulation, il en fait son cheval de bataille en adoptant une communication – baptisée « red tape » – pour supprimer certaines réglementations voire les limiter. La crise financière le prend par surprise. La Commission qui était en voie de dérégulation du marché bancaire doit changer son fusil d’épaule. Adepte du « libre-échange », et de la « mondialisation » qui peut « générer de la croissance », il souligne régulièrement combien la « compétitivité » européenne et la « flexibilité du marché du travail » doivent être améliorés. La directive Services est son enfant chéri. « Bien appliquée, (…) elle peut dégager 1,8 point pour la croissance » affirme-t-il sans rire.

Une austérité adaptable

Quand il était aux commandes de son pays, le Portugal, il marque les esprits en réussissant à faire revenir le déficit qui avoisinait les 4,4 % en 2001 sous la barre fatidique des 3 %. A l’époque, il tient un discours, que ne lui reprocherait pas Hollande, n’hésitant pas à apostropher alors la Commission qui entendait introduire une procédure en déficit excessif. « Il est absurde, alors qu’un pays tente d’entreprendre d’importants efforts d’ajustement, d’imposer des sanctions qui rendraient ces efforts plus difficiles » justifie-t-il.

Un homme réservé

Malgré son caractère latin, ce n’est pas un expansif. Il serait plutôt secret. « Il est d’une grande courtoisie mais avec une certaine réserve. Il ne se confie pas vraiment » décrit l’ancien commissaire français Jacques Barrot.Dans une enquête réalisée par le cabinet de communication Burson-Marsteller et le site d’informations EurActiv, il recueille cependant la plus mauvaise note du panel : 2,5 / 10, précédé tout juste par Catherine Ashton (2).

Plus agressif ces derniers temps

Attaqué, il entend répondre coup sur coup. Il attaque bille en tête les États membres sur l’emploi des jeunes. « C’est une politique qui ne dépend pas de la Commission. Les capitales sont celles qui peuvent faire le plus sur le sujet. Et elles n’ont rien fait depuis des années » confie-t-il à un groupe de journalistes à la veille d’un sommet.

Son avenir, il le prépare

Barroso prépare son avenir avec méticulosité, ajustant chacune des pièces pour pouvoir être présent comme un “deus ex machina” dans une combinaison européenne dont il connait toutes les ficelles. Depuis plus d’un an, ainsi, il prend loisir à apparaitre sur la scène internationale : en mai 2012, à Chicago au sommet de l’OTAN, en juillet 2012 en Palestine et Israël, en avril 2013 à la tribune de l’Union africaine, en juin 2013 aux cotés de Poutine pour le Sommet UE-Russie à Ekaterinburg. Il gêne ainsi, de façon notable, l’émergence d’une vice-présidente de la Commission européenne en charge des Relations extérieures, dont il complique plutôt la tâche qu’il ne l’a facilite.

De coupables silences

Le constat dressé par plusieurs dizaines d’artistes – dont Bérénice Béjo et Costa-Gavras – dans une lettre ouverte publiée début juin 2013 est sans doute un peu caricatural mais il n’est pas loin de la vérité. « Nous avons à la tête de notre Europe un homme cynique, malhonnête et méprisant qui nuit aux intérêts européens ! (…) C’est un homme tendu et sans ressort que nous avons vus hier, débitant le discours prémâché que ses équipes rabâchent maintenant depuis des semaines. Les contre-vérités ont succédé aux approximations, quand ils ne laissaient pas la place à de coupables silences. »

Un tardif converti à la défense européenne

Le président Barroso s’était « converti » à la défense européenne, prononçant à plusieurs reprises durant son mandat, surtout depuis 2010, de vigoureux discours en faveur d’un engagement plus décisif des Etats membres en faveur de la défense (lire notamment : Barroso s’engage pour une défense commune et une protection civile européenne). Une conversion plutôt tardive. On se rappelle que lorsqu’il était Premier ministre du Portugal, il avait pris des actions contraires, brisant l’unité européenne, en accueillant au sommet des Açores, les Américains et pays volontaires pour aller en Irak (Royaume-Uni, Espagne), ce qui avait contribué également à ralentir de possibles avancées en matière de politique étrangère et de défense. On se souvient également que c’est sous son gouvernement que le Portugal avait abandonné l’option de se joindre à l’avion de transport européen d’Airbus, futur A400M (lire :  Quand J.M. Barroso lâchait l’Airbus A400M, par amitié…) pour reporter son choix sur les avions américains C130J…

NB : Vous l’avez compris ce n’est pas une personnalité dont je vais regretter, à longueur de colonne, son absence 😉

(Nicolas Gros-Verheyde)

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