Cinq commissaires en balance (Maj)

(BRUXELLES2) Au Parlement européen, chacun affûte ses couteaux. Et un grand marchandage s’engage cette semaine entre groupes politiques … Car, outre Pierre Moscovici (lire : Moscovici trop juste pour sa première audition. Condamné au rattrapage), quatre autres commissaires sont, en effet, (pour l’instant) sur la sellette, tous de droite. (Mis à jour*)

Le Britannique Lord Hill (ECR, Services financiers)

Excellent sur la forme (comme peut l’être un speaker de la chambre des Lords), il a peu enthousiasmé sur le fond, n’ayant pas vraiment montré un intérêt à faire le job, approfondir la régulation des marchés financiers. Il était plus tenté de dire « stop » à la réglementation. Il est convoqué pour une nouvelle audition. L’évaluation a été « suspendue jusqu’à une nouvelle audition » a confirmé Roberto Gualtieri, le président de la commission parlementaire EcofIn. « Nous attendons de meilleurs qualifications sur des questions spécifiques durant cette audition ». Une lettre demandant certaines clarifications est envoyée. Et une nouvelle audition — un nouvel « échange de vues avec les coordinateurs et les membres de la Commission » est attendu en début de semaine prochaine (lundi normalement).

Le Hongrois Tibor Navracsics (PPE, Education & Culture)

Son échange avec les députés a montré un responsable politique assez brillant, tant sur le fond que sur la forme. Mais Navracsics a été un ancien ministre de la Justice de Viktor Orban. Il n’a pas convaincu à la fois de la distance qu’il pourrait prendre avec son ancien mentor et de sa responsabilité dans les réformes contestées en Hongrie. Il est d’abord tenu de répondre à une série de réponses écrites avant une décision (lundi), voire une éventuelle audition.

Tibor Navracsics (Crédit : EBS / B2)
Tibor Navracsics (Crédit : EBS / B2)

L’Espagnol Arias Canete (PPE, Climat & Energie)

C’est sans doute le cas le plus problématique au niveau personnel. Sa famille (son beau-frère) est gestionnaire de sociétés pétrolières, dans lequel il avait des actions (revendues depuis assure-t-il), mais il estime ne pas être impliqué. Sa déclaration d’intérêts a été modifiée entretemps.  La commission Juridique doit se pencher sur son cas.

La Tchèque Vera Jourová (ALDE, Justice & Consommateurs)

Très tendue lors de son audition, la Tchèque n’avait pas apparemment assez travaillé ses dossiers et largement sous-estimée la difficulté de l’exercice. Elle a été condamnée au même travail à la maison (réponse à des questions écrites), l’évaluation étant reportée à lundi.

Vera Jourova, tendue lors de l'audition, n'osant regarder les députés (Crédit : EBS / B2)
Vera Jourova, tendue lors de l’audition, n’osant regarder les députés (Crédit : EBS / B2)

Nb : Dans cette liste, on ne trouve pas le Maltais Karmenu Vella, chargé de l’Environnement et la Pêche, dont la performance n’a pas été vraiment brillante mais qui a réussi à passer avant « l’orage » et avec la mention « passable » son audition, ainsi que la commissaire Malmström qui a fait ce qu’on peut qualifier de « valse hésitation » sur la question du système ISDS dans le traité transatlantique.

Reprise des auditions lundi avec 4 vice-présidents — Valdis Dombrovskis, Alenka Bratusek (qui pourrait passer un sale quart d’heure), Andrus Ansip, Federica Mogherini (que nous suivrons particulièrement, comme future Haute représentante) — et mardi avec les 2 derniers — Jyrki Katainen, Frans Timmermans —. K. Georgieva a déjà passé l’épreuve jeudi.

Quelques remarques et une question : Echec ou non pour la Commission Juncker ?

La question peut être discutée. Que tout le collège ne soit pas retenu peut, au premier chef, paraître effectivement un échec pour Jean-Claude Juncker. Et cela le met, incontestablement, en position difficile. Mais on peut remarquer aussi que parmi les « calés », on trouve les deux commissaires venant de gouvernements (Royaume-Uni, Hongrie) qui n’ont pas soutenu Juncker… Un hasard sûrement ! Et deux autres des recalés proviennent de gouvernements (Espagne, France) qui se sont entêtés à proposer « un » candidat, sans en proposer plusieurs ni de femmes, et en visant un poste particulier (surtout côté français). Un autre hasard sans doute…

On pourra remarquer également que les candidat(e)s que voulait (réellement) Juncker ont pour l’instant bien passé l’épreuve, souvent haut la main. Cela a été le cas de la Belge Marianne Thyssen (Affaires sociales) par exemple, de la Danoise Vestager (Concurrence), de la Roumaine Cretu (Politique régionale, qui a sû évité les écueils) ou de la Bulgare Georgieva (Budget)… Toutes ont recueilli les « félicitations du jury ». Les candidats, réellement poussés par Jean-Claude Juncker, ont réussi. Et au passage, on remarquera que les femmes ont, sur ce point, à une exception près mieux réussi que les hommes (une seule recalée pour 4 hommes). (Sans commentaire. Merci 🙂

L’impression personnelle de cet exercice est que de façon un peu machiavélique, « secouer » quelques commissaires arrange tout autant le Parlement européen que l’entourage de JC Juncker, surtout quand cela ne vise pas directement « ses » préférés. Mais qu’il faut veiller à ne pas laisser les allumettes s’embraser et que le temps est peut-être venu de l’apaisement.

Au final, si tout se termine à peu près bien, et que l’exercice ne suscite pas d’emballements supplémentaires du parlement, on pourra se réjouir que

• le Parlement a su affermir son rôle en soumettant à la question plusieurs commissaires, même si le jeu a parfois été politicien. Après tout c’est le rôle du Parlement de jouer aussi cette fonction. Ce n’est pas un tribunal impartial des compétences. Mais une instance politique d’appréciation.

• Le président de la Commission aura joué son rôle en rééquilibrant certaines compétences et aura ainsi affermi son pouvoir à la fois sur quelques Etats membres peu disciplinés ou trop exigeants.

• Le dispositif, assez délicat et complexe, de la commission avec vice-présidents (sans administration directe, sauf 1) et commissaires (sous la coupe des vice-présidents), pourra avoir acquis une utilité de plus. Permettre des rééquilibrages de fonctions, des transferts de dossiers, sans devoir réviser entièrement tout l’édifice.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(*) Cet article a été séparé du précédent – par facilité de lecture et permettre des analyses complémentaires

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Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).