Les Européens placés devant leurs responsabilités. Un dilemme russe

(BRUXELLES2) Avec les crises qui se succèdent et se renforcent en Ukraine, au Moyen-Orient, en Syrie, en Irak et en Libye, en Centrafrique comme au Nigeria, les Européens sont aujourd’hui placés face à leurs responsabilités. A l’heure de la rentrée politique — les ministres des Affaires étrangères entament leur traditionnelle réunion informelle semestrielle à Milan et les Chefs d’Etats et de gouvernement seront réunis samedi à Bruxelles — une nouvelle réflexion doit se faire.

Le temps des responsabilités est venu

Les Européens ne peuvent plus en effet se dédouaner sur un ange multinational ou un parapluie américain. La politique du chéquier et de l’aide humanitaire, du (beau) discours basé uniquement sur l’énoncé de (bons) principes, voire d’une participation à une opération internationale, sous couvert plus ou moins directe de l’ONU, semble insuffisant aujourd’hui. L’Europe et ses Etats membres sont désormais sollicités directement pas des gouvernements – Kiev, Kurdes, Centrafrique, Mali – pour leur fournir un soutien financier et/ou matériel militaire direct. L’heure est venue du choix. Un choix qui n’est pas sans risque ni sans poser maintes questions.

Que faire face aux no mans land étatiques : intervenir ou laisser faire ?

L’intervention militaire ou politique n’est, en effet, pas la panacée. A regarder certaines des crises actuelles — Irak, Libye, Ukraine — on voit bien qu’elles résultent, au moins indirectement, de décisions d’intervention suivies (Irak 2003) ou prises en partie par les Européens (Libye 2011, Ukraine 2014). La guerre d’Irak en 2003 comme l’intervention en Libye en 2011 ont certes détruit des pouvoirs tyranniques. Elles n’ont pas été suivies des effets espérés notamment de l’avènement d’un pouvoir démocratique, stable et pacifique. A l’inverse, la non-intervention recèle des dangers différents mais tout aussi importants. L’exemple syrien le prouve. En laissant perdurer un conflit, sanglant mais apparemment limité dans les frontières, la Syrie est devenue aujourd’hui un abcès de fixation d’une nouvelle génération de terroristes qui ont une volonté d’exporter leur combat hors des frontières syriennes. Les victoires de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL ou ISIS selon l’acronyme anglais) le prouvent. Le nombre de combattants européens en Syrie comme en Irak inquiètent. A juste titre.

Face à la Russie, confrontation ou partenariat ?

Face à ce qu’il faut bien appeler « une guerre » en Ukraine, et l’implication de la Russie, les Etats européens sont divisés. Une division qui n’est pas que de circonstance ou d’intérêt et qui ressurgit régulièrement. Car il y a clairement des objectifs différents, deux lignes stratégiques antagonistes pour l’Europe face à la Russie.

L’une d’entre elles veut faire reculer le pouvoir russe, au maximum, en continuant la politique, entamée en 1990, qui a coïncidé avec la chute du mur de Berlin, la fin de l’alignement sur Moscou des pays du Pacte de Varsovie et l’effondrement de l’URSS. Il ne s’agit plus de contenir Moscou mais de reconquérir des marges de manoeuvres, de « libérer » les pays et les populations qui sont dans l’orbite de Moscou, voire d’arriver à un basculement du pouvoir en Russie. Cette tendance est incarnée par les pays du nord de l’Europe – d’est en ouest – pays Baltes, la Suède, la Pologne et le Royaume-Uni.

L’autre ligne considère la Russie comme un voisin, peu agréable, mais dont il faut s’accommoder, une puissance mondiale qui ne doit pas être minorée et est parfois utile, un pays avec lequel il faut maintenir des liens politiques, économiques, commerciaux notables. L’idée d’un changement de pouvoir, de fonctionnement de la Russie n’est pas envisagée, sauf à plus long terme, et sans heurter ce qu’on considère comme « l’âme russe ». Cette ligne est représentée par les Etats du centre sud – l’Allemagne, la France, l’Italie, notamment mais aussi la Belgique, la Finlande, l’Autriche, etc. C’est entre ces deux visions que l’Europe doit trancher et arbitrer en fait.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).