La bataille de Cameron

(BRUXELLES2) Les chefs d’Etat et de gouvernement se retrouvent pour deux jours de sommet décisifs. Objectif : désigner le futur président de la Commission européenne. Une grande partie d’échecs se dessine où le Britannique David Cameron va se complaire dans un rôle « seul contre tous » et « personne ne m’aime ».

David Cameron au centre de la conversation avec ses alter ego suédois, néerlandais et allemand lors de la rencontre de Harpsund il y a quelques jours (crédit : Chancellerie allemande)
David Cameron au centre de la conversation avec ses alter ego suédois, néerlandais et allemand lors de la rencontre de Harpsund il y a quelques jours (crédit : Chancellerie allemande)

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Dans le lieu symbolique d’Ypres, où près de 60.000 soldats du Commonwealth sont tombés en 1917, les « 28 » chefs d’Etat et de gouvernements se retrouveront à l’hôtel de ville, pour un dîner en intimes. L’hommage, consensuel, aux victimes de la première guerre mondiale, achevé, les discussions sérieuses pourront commencer. Et les assiettes pourraient voler. Le premier ministre, David Cameron, est, en effet, bien décidé à mener bataille, quitte à mourir au champ d’honneur…

Juncker ou rien

La nomination de Jean-Claude Juncker, au poste de président de la Commission européenne semble bien partie. Sauf surprise, l’ancien Premier ministre luxembourgeois pourrait être adoubé pour remplacer le bien pâle José-Manuel Barroso. Alors même qu’il a été le candidat des démocrates chrétiens durant la dernière campagne électorale, des socialistes et socio-démocrates bon teint, tels François Hollande ou l’Italien Matteo Renzi le soutiennent. Et même ses anciens alliés, le Néerlandais Mark Rutte ou le Suédois Fredrik Reinfeldt, l’ont abandonné.

Seul contre tous

David Cameron est donc isolé. Il le sait. Mais il adore ces combats, à Bruxelles, seul contre tous. Tout le monde prédit un désastre pour le Britannique. C’est aller un peu vite en besogne. Car c’est oublier que la scène européenne est pour le Britannique avant tout un repoussoir commode dont il se sert pour redorer son blason sur la scène nationale. Et tout dépend où on place la notion de désastre. L’objectif de Cameron : provoquer un vote. Un procédé qu’Herman Van Rompuy, le président du Conseil européen, n’apprécie guère. Il l’a dit lors d’un tête à tête avec le Britannique. Mais c’est la règle. « On passe au vote dès qu’un des membres du Conseil le demande » confirme un éminent juriste. Celui-ci pourrait avoir lieu vendredi après-midi. Une petite révolution dans cette ambiance ouatée des réunions des Chefs d’Etat et de gouvernement ! Et cette révolution, le Premier ministre britannique va la brandir comme petite victoire.

Des postes

Ensuite, Cameron veut « vendre chèrement sa peau ». Il sait fort bien que personne ne peut se fâcher durablement, surtout avec le pays qui reste encore une puissance économique, au sein de l’Union européenne. L’objectif précis du leader tory est clair : obtenir des postes, notamment au sein de la Commission européenne.  Même si officiellement, ce n’est pas l’objet de la rencontre, on peut gager qu’on discutera d’un « paquet » global, entre la poire et le fromage, ou dans les couloirs ensuite à Bruxelles.

Le Royaume-uni revendique, pour un des siens, un poste stratégique au sein de la future commission, qu’il s’agisse du Marché intérieur ou du Commerce, mais surtout de pouvoir gérer les services financiers (un dossier précieux pour Londres qui reste la principale place financière européenne). Il cherche aussi à obtenir quelques postes supplémentaires dans l’infrastructure de l’exécutif européen (direction générale, etc.). Au Parlement européen, il pourra compter sur la bonne progression du groupe Conservateurs, dirigé par les tories britanniques, qui est devenu le troisième groupe de l’assemblée.

Et des orientations…

Enfin, David Cameron veut orienter le travail de la future Commission dans le sens voulu par les Britanniques, une Europe davantage concentrée sur la compétitivité et le marché intérieur et qui redéfinisse ses compétences. Il a d’une certaine façon déjà gagné cette bataille. Le dernier discours de François Hollande à Bruxelles comme le papier qu’il a remis à ses collègues est tout empreint de cette « redéfinition » des tâches de la Commission européenne.

Avant de parler de « désastre », il faut donc attendre quelque peu de voir la poussière retomber.

Nicolas Gros-Verheyde
version longue d’un article paru aujourd’hui dans Ouest-France

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).