Analyse BlogPolitique européenne

Les femmes bloquent dans la carrière européenne

(BRUXELLES2) Alors que le débat sur les femmes à la tête de la Commission européenne risque d’être relancé si les Etats membres ne font pas un petit effort (lire : On manque de femmes dans la future Commission 2014. Un vrai problème politique…), on peut s’intéresser aussi au (petit) personnel européen. Le constat – s’il est meilleur que dans nombre d’Etats membres – n’est pas vraiment réjouissant cependant pour l’égalité hommes – femmes.

Des femmes… chéries au bas de l’échelle !

Quand on regarde les statistiques du personnel, détaillées, de la Commission européenne, on voit que les femmes sont d’autant plus chéries quand elles sont en bas de l’échelle… C’est assez clair quand on met les chiffres dans un tableur (ce que nous avons fait, avec calcul du pourcentage pour chaque catégorie). Les femmes représentent 2/3 en moyenne des postes d’assistants (66%) mais ne sont plus que 2/5e quand on regarde les postes d’administrateurs (42%). Et encore s’agit-il de moyenne… Plus on monte dans la hiérarchie, dans chacune des catégories, plus le pouvoir féminin s’érode. Et inversement…

Un bloqueur de carrière

Au niveau des assistants, c’est flagrant. Alors que les femmes sont nettement majoritaires dans les différents grades — presque 90% dans les niveaux inférieurs jusqu’à 75% des niveaux moyens — à partir du niveau de grade 8, quand il s’agit d’accéder à des postes de responsabilité, cela s’inverse. Et au niveau supérieur, on ne trouve qu’à peine 1 femme sur 5.

Idem pour les administrateurs. Avec un profil moins pentu. Si la répartition est assez équilibrée jusqu’au niveau AD9 (encore 44%), elle décroit rapidement dès qu’on passe aux postes de responsabilités pour atteindre à peine le quart aux trois niveaux supérieurs (Directeurs généraux ou directeurs, AD14 à AD16).

Il y là comme un plafond de verre que n’arrivent pas à franchir les femmes, assez incompréhensible au regard des discours affichés. Les femmes deviendraient-elles moins compétentes quand elles passent de AD 8 à AD 12 ?

Une inégalité salariale notable

Ce fait entraîne une inégalité salariale flagrante. Un AD8 ou un AD9 gagne, en effet, entre 6300 euros et 8200 euros (*) tandis qu’un AD13 ou AD14 (niveau directeur) passe, respectivement, la barre des 12.000 ou 13.000 euros et qu’un 15 ou AD16 plafonnent allègrement à 17 ou 18.000 euros (niveau directeur général). Si on se fie aux règles mises en place par la Cour de justice européenne, on se trouve là face à un cas assez flagrant de violation de l’égalité salariale Hommes Femmes.

Un problème effectif

A la Commission européenne, interrogé par B2, on s’avère bien conscient de ce problème. Les administrateurs femmes disent qu’elles veulent aller dans des postes de management / direction. Mais quand on regarde l’équilibre hommes – femmes dans les candidatures à ces postes, très peu sont des femmes » a expliqué un des portes-paroles de l’exécutif européen. Cependant la Commission refuse d’accepter sa « défaite ». Nous « avons commencé d’examiner pourquoi les femmes ne posent pas candidature et entrepris des actions pour solutionner ces raisons et en encourager davantage à poser candidature avec différents dispositifs (suivi, identification précoce et encouragement des talents, etc.).

Une fonction publique européenne bien payée

Au passage, on note que près de 3000 fonctionnaires de l’UE (soit un tiers de la fonction publique) gagnent plus de 12.000 euros par mois (grade AD 13), soit un cinquième de la fonction publique européenne (5000 personnes si on prend le niveau de AD12), avec un encombrement aux niveaux AD 12 et AD 13. Ce qui est notable en temps de crise économique et explique peut-être aussi les problèmes budgétaires qu’a la Commission européenne. Même si les salaires sont quasi-bloqués (un fait peu connu du grand public) depuis 2010.

(*) salaire de base, sans prime

Statistiques hommes femmes CE
grades Total femmes %
Administrateurs
AD16 35 8 23%
AD15 169 39 23%
AD14 509 121 24%
AD13 2 302 667 29%
AD12 1832 669 37%
AD11 769 299 39%
AD10 1092 448 41%
AD9 978 432 44%
AD8 1145 494 43%
AD7 1459 710 49%
AD6 1510 807 53%
AD5 1527 870 57%
Total 13327 5564 42%
Assistants
Ast11 147 30 20%
Ast10 355 92 26%
Ast9 671 284 42%
Ast8 716 392 55%
Ast7 1194 923 77%
Ast6 1405 1060 75%
Ast5 1540 965 63%
Ast4 1329 811 61%
Ast3 1407 942 67%
Ast2 700 596 85%
Ast1 771 649 84%
Total 10235 6744 66%
Chiffres : bulletin statistique Commission européenne 1er mai 2014
Tableur : B2

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

2 réflexions sur “Les femmes bloquent dans la carrière européenne

  • William Belmont

    Une baisse relative des salaires les plus élevés est clairement nécessaire. Le moyen le plus efficace, c’est d’augmenter l’impôt communautaire sur le revenu (car il existe!) et de le rendre nettement plus progressif – à partir de AD 9 ou 10, par exemple. Des salaires de cadres dirigeants sont justifiés pour des Directeurs généraux ou des directeurs, mais sûrement pas pour de simples administrateurs, ce qui est trop souvent le cas. Malheureusement, la dernière réforme en date a coupé un peu partout, sauf dans ce poste énorme de dépenses, et l’austérité imposée depuis 2010 touche tout le monde de la même manière, indépendamment du niveau de revenus. Peut-être parce que ceux qui négocient du côté des institutions européennes sont eux-mêmes tout en-haut de l’échelle?

  • Félix Géradon

    En ce qui concerne le plafond de verre, la Commission devrait avouer qu’elle fait tout pour le maintenir. Elle a exigé et obtenu du Conseil et du Parlement (qui ne demandaient pas mieux) que les chefs d’unité ne puissent pas bénéficier du régime d’horaire flexible. C’est un moyen très efficace pour maintenir une forte suprématie masculine dans les postes à responsabilité.
    Quant à l’observation de W. Belmont que la dernière réforme n’a pas coupé dans ce poste de dépenses, il est pourtant clair que, à l’avenir, les grades les plus élevés, aussi bien pour les administrateurs que pour les assistants, ne seront plus accessibles aux “simples” administrateurs ou assistants.
    Modifier la progressivité de l’impôt serait possible, mais il est déjà progressif et le “prélèvement de solidarité” (un “super-impôt” supplémentaire l’est encore plus). Quoi qu’il en soit, vu l’absence d’abattements et d’exonérations fiscales, le taux réel d’imposition des fonctionnaires européens est tout à fait dans la moyenne des États membres.

Commentaires fermés.