L’Iran, puissance dangereuse ou pays incompris ?

GeopolitiqueIran@Argos(BRUXELLES2) Pour celui qui veut appréhender un peu plus finement l’Iran que ce qu’on peut en lire d’ordinaire, ce petit ouvrage qui se situe entre le livre de poche par son format et l’essai pédagogique par son ton et sa présentation, est à lire en priorité. Ecrit par Matthieu Anquez, analyste au cabinet CEIS et spécialiste de la prolifération nucléaire, il démystifie cette puissance des « mollahs » comme on l’a souvent appelé, passant en revue sa géographie (point primordial!) et son histoire, ses peuples, sa culture, son économie, la politique intérieure et la politique étrangère. L’Iran est un grand pays, placé au confluent de plusieurs civilisations. Et il veut jouer son rôle. C’est en comprenant ce pays (dénommé à tort « Perse ») et ses ressorts profonds qu’on peut saisir ses évolutions et atermoiements politiques, tout comme certaines de ses constances, notamment le programme nucléaire…

Un dispositif gouvernemental complexe

L’Iran obéit à un dispositif gouvernemental, qu’on pourrait qualifier de raffiné, superposant un dispositif démocratique assez classique, qui se rapproche de la Ve République (Président de la république élu au suffrage universel, pas de Premier ministre), à un double dispositif de contrôle « révolutionnaire » et « religieux qui fige la société iranienne. Le tout conduit souvent à des blocages voire des contradictions, le Guide la révolution (aujourd’hui Khameini), le Président de la république (auj. Rohani), le pouvoir judiciaire et les autres instances de contrôle ne partageant pas toujours les mêmes vues tant au plan des réformes internes que de la politique étrangère.

Avec l’Europe, une relation faite d’admiration et méfiance mutuelle

Avec l’Europe, Matthieu Anquez trace « des rapports anciens et complexes, marqués par une admiration et une méfiance mutuelle ». Administration « pour le modèle de réussite technologique, politique et philosophique qui séduit certaines élites iraniennes pour lesquelles seule l’imitation de l’Europe permettrait à l’Iran de retrouver sa place au Moyen-Orient ». Mais en même temps méfiance vis-à-vis d’une « tutelle européenne » qui a provoqué à plusieurs reprises des réactions nationalistes, à commencer par la révolution constitutionnelle de 1905-1911 contre le quasi-protectorat britannique… et, en dernier lieu, la révolution islamique. Les relations entre l’Europe et l’Iran sont « très tendues » durant toute la période révolutionnaire « jusqu’à la mort de Khomeini ». Dans les années 1990, s’ouvre un « dialogue critique » avec l’Iran, note M. Anquez. « L’Europe, et surtout l’Allemagne, devient le premier partenaire économique de l’Iran ». L’élection d’Ahmadinejad – et les tensions autour du programme nucléaire iranien – enveniment à nouveau les relations. « Sur le dossier nucléaire, l’Union européenne joue le rôle de médiateur mais se heurte à l’intransigeance du président iranien. La méfiance a de nouveau remplacé la confiance. » Les relations commerciales « se poursuivent tant bien que mal ». Mais « handicapées par la faiblesse politique de l’Union européenne, beaucoup de chancelleries ont adopté une position attentiste, espérant que le successeur d’Ahmadinejad aurait un esprit de dialogue plus prononcé ». La nouvelle posture adoptée par le président Rohani « soulève beaucoup d’espoirs, même si les Européens attendent maintenant des gestes concrets dans le programme nucléaire iranien ».

(Nicolas Gros-Verheyde)

(Editions Argos, 168 p., 13,90 euros – agrémenté de nombreux encadrés et de nombreuses cartes ou graphiques qui facilitent la lecture)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).