Le dessein de Poutine ? Une nouvelle Russie

    Vladimir Poutine lors du rituel "direct line" de questions-réponses avec les Russes (crédit : Kremlin)
Vladimir Poutine lors du rituel « direct line » de questions-réponses avec les Russes (crédit : Kremlin)

(BRUXELLES2) Si les desseins du président russe paraissent clairs à saisir sur la Crimée, pour l’Ukraine on peut encore avoir quelques doutes (un peu) mais, au-delà, il faut s’interroger si une nouvelle donne n’est pas en train de se dessiner au Kremlin : est-on simplement en présence d’une opportune tactique consistant, à courte vue, à saisir un bien et un territoire à sa portée (la Crimée), à moyen terme, à réduire une menace ressentie ou réelle à sa frontière (l’Ukraine) ou à plus long terme, à redessiner une politique mondiale. On peut ainsi tracer quelques pistes de réflexion sur les contours d’une (nouvelle) politique russe …

La Crimée ? L’annexion « blietzkrieg » de la Crimée parait logique au regard de son importance stratégique, économique et militaire pour la Russie. La volonté de protéger les minorités russes au-delà des frontières, annoncée ouvertement par le Kremlin, comme sa capacité à mobiliser les troupes, également annoncée, ne laissait pareillement aucun doute sur la volonté russe de déstabiliser l’est de l’Ukraine. Mais l’historique des discussions entre Russes et Ukrainiens pour renouveler le bail de leur base militaire – conclu difficilement par un accord en 2010 – a certainement pesé. Face à un pouvoir ukrainien affichant ostensiblement non seulement un penchant pro européen mais aussi pro atlantique, Moscou n’avait plus à hésiter. On assisterait donc à une attaque soigneusement planifiée qui a été, ensuite, mise à exécution et adaptée aux circonstances. Une offensive qui sera sans doute durant des années, détaillée, analysée, au plan tactique dans toutes les écoles de guerre et de (contre-)insurrection.

L’avenir de l’Ukraine ? Chacun sait qu’une Ukraine ancrée fortement dans l’euro-atlantiste n’est pas seulement un chiffon rouge pour Moscou. C’est une menace que la Russie se doit de neutraliser. Le nouveau pouvoir à Kiev, aveuglé par un soutien, fort dans les mots, faibles dans les actes, des Européens comme de l’OTAN, a mis du temps à comprendre cette donne. En cafouillant sur la langue russe, tout d’abord. En refusant ensuite la fédéralisation, qu’il se voit aujourd’hui contraint d’accepter comme dernier recours. En refusant de parler de neutralité auquel il pourrait bien se raccrocher comme une bouée de secours, il a signé là un certain arrêt de mort. L’Est du passe est en passe d’être déstabilisé durablement. Les forces armées ukrainiennes y sont faibles et désorganisées. Puis viendra le Sud Est et le Sud (Mykolaïv et Odessa décrits eux-même par Poutine comme ayant appartenu à la Russie lors de l’époque tsariste !). Et on verra si le reste (Kiev) tiendra tout seul ou tombera comme un fruit mûr. A suivre.

Les voisins touchés ? L’Ukraine reste cependant un cas très particulier dans le dispositif politique et économique de la Russie et dans son imaginaire, culturel comme historique. Conclure que la Russie ne s’arrêtera pas là pour reprendre des territoires où l’OTAN est installé est une vraie question. L’intention de Moscou est certainement de garder sa zone d’influence, un réservoir économique, un tampon de respiration, qui irait ainsi de l’Arménie à l’Ouzbékistan, en passant par la Belarus, avec une Géorgie et une Moldavie, sinon neutralisées du moins bienvaillantes. Commencer à fantasmer autour d’une idée du type « les Rouges sont de retour » et d’une « invasion » des pays Baltes serait erroné. La politique russe est pour l’instant « défensive », reconquérir les terres perdues. Pour autant, il ne faut pas rester naïf.

La Russie puissance ? C’est une évidence. La Russie veut retrouver sa place dans l’élite internationale. Elle veut récupérer l’aura perdue avec la chute de l’URSS. Moscou veut discuter avec les Grands : les Etats-Unis, la Chine, éventuellement l’Union européenne… Elle entretient une série de relations avec d’autres pays. Cette place sur la scène internationale a été reconquise ces dernières années dans quelques crises, en soufflant le chaud et le froid, notamment en Syrie et en Iran. En bloquant toute initiative au niveau international – sauf celle négociée par Moscou avec Washington sur les armes chimiques – Moscou s’est servi comme d’un levier du conflit syrien pour servir sa propre influence au Moyen-Orient, et ailleurs. En pesant d’un certain poids en faveur d’une solution sur le nucléaire iranien, il a contre-balancé cette attitude jugée négative par un rôle plus positif (aux yeux des occidentaux). Nous sommes là dans le classique.

Un certain manque de confiance entre Russes et occidentaux ? Si on peut voir la Crimée comme un acte contre le droit international, les Russes retournent également l’argument. L’intervention au Kosovo en 1999 – et surtout la reconnaissance en 2008 de l’indépendance du nouvel Etat détaché de la Serbie – est un premier exemple. Mais ce n’est pas le seul. Le conflit en Libye en 2011 est un accroc très sérieux pour les Russes. L’utilisation par l’OTAN et les Occidentaux de la résolution du Conseil de sécurité non pas seulement pour s’interposer mais pour abattre le pouvoir en place a semé plus que le trouble dans les esprits. A cela, on peut ajouter la volonté d’installer un bouclier anti-missiles en Europe, tourné a priori vers l’Iran, mais non dénué d’intérêt face à l’Est (le cas échéant). Citons encore la violation de l’accord oral Gorbatchev-Baker de non installation de base permanente de l’OTAN dans les pays « libérés » du Pacte de Varsovie. On peut concevoir qu’à Moscou, la coupe est pleine. Tous les moyens, dès lors, sont permis.

Une équipe au pouvoir ? Voir ensuite dans cette politique l’oeuvre d’un seul homme, Vladimir Poutine, l’imposant tel un tsar à un pays tout entier, et à son entourage pourrait relever sans doute d’une certaine vue de l’esprit. Pour être autoritaire, et adorer le culte de la personnalité, le président russe ne semble pas décider tout seul. Sans revenir à l’ère des Soviets, on est dans un collectif russe, une nouvelle organisation, plus économico-politique, que politico-idéologique peut-être. « Abattre » (au sens figuré) l’homme ne changerait pas automatiquement la donne en Russie, voire l’aggraverait. A étudier.

Une nouvelle pensée russe ? un anti-modèle. Il faut cependant s’interroger s’il n’y pas autre chose que l’ambition d’un homme et d’un pays. N’est-on pas là devant un tournant ? La Russie n’ambitionne-elle pas de redevenir d’une certaine façon un anti-modèle face au monde occidental. Un modèle fondée sur une certaine puissance, un refus d’une certaine arrogance, d’un certain diktat des pays occidentaux. L’asile donné à Snowden serait en quelque sorte précurseur de cette nouvelle politique. En accordant sa protection – par l’utilisation du droit de veto à l’ONU – au régime syrien de Bachar, elle développe une idée de La Russie n’est-elle pas en train de prendre la tête de « non alignés » version XIXe siècle ?

La fin de la Russie gentille ? La vision (occidentale) de voir la Russie perdre toute crédibilité au plan international, perdre son rôle de « gentil » partenaire, car elle commet des actes (Syrie, Crimée…) qui paraissent contraires aux intérêts européens ou américains est sans doute une erreur. La Russie ne veut pas être classée parmi les gentils. Elle préfère être crainte qu’adulée, jouer le rôle du puissant brutal, le hard power que le soft power. Comme le confiait en 2008, Dimitri Rogozine, alors ambassadeur de l’OTAN, lors d’une interview à propos de l’installation du bouclier anti-missiles : « on frappe d’abord, on discute après ».

La Russie isolée ? Les liens tissés avec plusieurs pays : l’Iran et la Syrie au Moyen-Orient, l’Afrique du Sud et l’Algérie – deux pays opposés à l’intervention de l’OTAN en Libye, l’Argentine ou le Brésil, sans oublier le Vénézuela ou le Nicaragua en Amérique latine, l’Inde dans une certaine mesure et la Chine mi partenaire, mi concurrent — en témoignent. Cela forme autour de l’axe euro-atlantique et de ses alliés asiatiques comme africains un ensemble qui sans avoir la cohérence économique et politique de l’axe « bleu-orange », un axe « vert-rouge-noir » qui peut largement contrecarrer ses vues.

Une stratégie de tension ? A l’heure de la mondialisation, ce changement de stratégie peut induire une perte de confiance, la perte de certains contrats, la baisse du rouble… Certes c’est un risque à prendre. Mais le pouvoir russe investit : dans le temps. Il va perdre cette crédibilité quelques mois, quelques années. Mais il mise sur une certaine dynamique de « crises » et de tensions internationales, renaissantes ou sous-jacentes. Certains préconçus européens – comme la diversification énergétique ont certaines limites ainsi. A part en Norvège, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis ainsi que dans certains Etats pétroliers et gaziers du Golfe, la manne énergétique se retrouve dans des pays soit pas très éloignés de Moscou (Iran, Syrie), soit à risque (Libye, Syrie, Irak, Algérie, Soudan…).

Un dirigisme économique ? Au niveau économique, cette nouvelle doctrine russe ne refuserait pas le marché ou le business. Au contraire. c’est là toute une de ses différences avec l’URSS d’antan. Elle commerce. Mais elle ne veut pas du libre marché à l’occidentale. C’est un marché organisé, structuré autour de quelques grandes sociétés, reliées à l’Etat de façon sinon organique au moins personnelle. On est dans un « capitalisme étatique ». Une sorte de pays protecteur, de ceux qui ne trouvent pas place dans le monde euro-atlantique. Un modèle économique de la Russie de Catherine II ?

Trois atouts économiques ? Cette « Russie nouvelle » se fonderait sur deux-trois piliers politico-économiques : l’énergie (gaz et pétrole), l’industrie d’armements (prête à équiper toutes les armées du monde que ne voudraient ou ne pourraient pas équiper les Euro-Atlantiques) et le transport (une flotte aéronautique et maritime en voie de reconstitution), sans oublier sa puissance politique. Sur le point de l’énergie, il ne faut pas oublier que Poutine n’est pas un néophyte en la matière. En témoigne le titre de sa thèse présentée en 1996 : « la planification stratégique du renouvellement de la base minérale et des matières premières de la région de Leningrad dans le contexte du passage à une économie de marché  ». Un programme en quelque sorte !

(Nicolas Gros-Verheyde)