La Commission à l’ouest… sur l’Ukraine ! (maj)

(BRUXELLES2) Nous étions plusieurs journalistes à poser des questions sur une possible réaction européenne face à l’Ukraine, et la possible réaction russe, lors du briefing quotidien de midi de la Commission européenne, ce vendredi.

L’échange de questions – réponses a duré presqu’une demi heure et balayé un nombre important de sujets : les sanctions contre certains responsables ukrainiens, la signature d’un accord d’association et la possible réaction face aux évènements en Crimée. Nous cherchions une réaction un peu précise face à la tournure des évènements… Sans succès. Le porte-parole de la Commission s’en est tenu à des réponses, ciselées, d’une extrême prudence et d’une certaine circonspection diplomatique, qui par elles-mêmes ont une signification : la faiblesse politique de l’exécutif européen. L’échange est à réécouter ici.

La solution politique.

En Crimée, « nous avons vu les différents rapports qui sont parfois contradictoires, il faut être prudent sur la situation sur le terrain et où sont les différentes parties » explique le porte-parole de la Commission, Olivier Bailly. Et d’ajouter : « La situation en Crimée nécessite une solution politique, avant toute chose. Et ceci doit se faire avec le dialogue entre toutes les parties. Nous appelons depuis le début au dialogue entre toutes les composantes ukrainiens et au respect de tous, nous appelons tous les acteurs — je dis bien tous —, à marquer le maximum de retenue et respecter plus que jamais, l’intégrité et l’unité de l’Ukraine. »

Nous ne voyons pas très clairs sur les mouvements sur place (en Crimée)

A la question (celle de B2) quelle réaction va avoir la Commission alors que l’intégrité de la Crimée est violée, par exemple une procédure de rappel de l’ambassadeur ?  La réponse reste identique. « Les informations ne sont pas très claires sur les mouvements – répète-t-il. « Nous voulons faire le point sur la situation, nous devons y voir plus clair. Il faut nous assurer de ce qui se passe sur le terrain par nos moyens diplomatiques, par les différents services que nous avons avons. Tant que nous n’avons pas çà, nous en restons au message politique. » Autrement dit un seul mot : la préservation de « l’intégrité territoriale » mais sans signification plus ferme aux Russes.

Le parallèle avec la Géorgie : dangereux

A un collègue qui enchaîne et se demande si la situation en Crimée n’est pas une répétition de ce qui s’est passée en Géorgie. La réponse est ferme : « Il ne faut pas faire de parallèle. (…) Tout parallèle est hasardeux et dangereux. »

Commentaire : Des erreurs en cascade

Ce dialogue est déroutant. Le porte-parole de la Commission en est réduit à délivrer (très bien) un message (très mauvais) qui dénote une totale naiveté et impréparation politique face aux évènements qui avaient déjà commencé depuis ce matin en Crimée et se sont confirmés ce soir. Et cette réponse n’est pas isolée. De fait, la Commission européenne semble, depuis plusieurs semaines, totalement désarçonnée face à l’évolution de la situation en Ukraine. Et multiplie les attitudes contradictoires et têtes à queue politiques remarquables. Quatre sujets, par exemple…

1) Le rôle de la Russie. Il y a encore quelques jours, le discours était : un accord d’association est sur la table, c’est aux Ukrainiens de décider et à eux seuls, nous ne voulons pas de dialogue avec la Russie, pas de trilogue (ainsi que le proposait Moscou). Aujourd’hui c’est un appel du pied direct aux Russes. « Tous les partenaires de l’Ukraine sont importants. (…) La Russie (aussi) est un partenaire important, politique économique culturel. Les Russes doivent faire partie d’une solution, s’ils le souhaitent ». Trop tard !

2) Le pouvoir ukrainien. Jusqu’à fin novembre, Ianoukovitch était un dirigeant respectable et élu démocratiquement. Puisque l’Union européenne s’apprêtait à signer un accord d’association avec lui. Quand l’opposition et la contestation ont commencé à gagner, l’intéressé a perdu en respectabilité et l’opposition en a gagné. Mais C. Ashton comme la Commission se refusaient à faire de distinguo parmi les opposants, notamment à se démarquer une part très nationaliste et proche de la droite extrême. Aujourd’hui, maintenant que les premières mesures nationalistes prises par le nouveau gouvernement d’opposition — notamment la suppression des langues minoritaires — russe, hongrois, polonais… — parlées en Russie — ont été prises, on appelle le nouveau pouvoir ukrainien à plus de tolérance. Pire, en appelant « tous les partis » à une solution en Ukraine, la Commission reconnait de fait que les accords conclus sous les auspices européens le 21 février n’ont pas tout à fait été respectés par les nouvelles autorités ukrainiennes.

3) Les sanctions. La Commission refusait peu avant les violences toute sanction contre les responsables de tensions. « Ce serait contre productif », expliquait-on. Position qui a tenu jusqu’aux violences où demi-tour complet et de proposer des sanctions. Aujourd’hui, celles-ci restent « au frigo » mais la Commission se refuse à faire d’autres propositions permettant non pas de sanctionner seulement responsables des violences mais aussi les responsables qui pourraient être responsables de détournements de fonds, et renvoie la responsabilité « sur les Etats membres ».

4) Intervention militaire. Il y a quelques jours, un haut diplomate européen – pourtant très avisé très ordinaire – confiait à quelques journalistes (dont B2) que l’ère des interventions russes militaires qu’on avait connu à Budapest en 1956 ou à Prague en 1968 n’était plus d’actualité. Encore ce vendredi, l’exécutif européen se refusait à voir une intervention militaire alors des militaires « sans insigne » étaient présents déjà en Crimée. Le motif avancé (« on attend de vérifier ») montre bien les limites de cet exercice qui révèle aussi une certaine « naiveté » européenne face au nouveau pouvoir russe.

Commentaire :  Autant de voltes-face interrogent. Est-ce volontaire ou y-a-t-il navigation à vue au sein de l’exécutif européen. On peut cerner plusieurs hypothèses différentes.

  1. L’imprévision. La Commission a cru (naivement) que l’accord d’association (porté par le commissaire Stefan Füle) serait accepté et n’a pas prévu de plan B (une hypothèse crédible, le dossier ukrainien ayant désormais été repris par C. Asthon et Füle renvoyé à ses étagères).
  2. L’erreur d’analyse. La Commission européenne en est restée à une analyse dépassée : la Russie est trop faible et trop dépendante des relations internationales pour réagir (un sentiment très présent dans les milieux européens qui n’ont pas vraiment tiré les conséquences du tournant de 2008 et de l’intervention en Géorgie (l’intervention du porte-parole sur ce point est éclairante).
  3. Le suivisme politique. L’Europe n’entend pas être « puissance » et se contente de suivre la politique américaine vis-à-vis de la Russie (Nb : à midi les Etats-Unis n’avaient pas encore fixé leur position).
  4. Le cynisme politique. Un accord tacite s’est fait sur la réappropriation russe en Crimée et la préservation du reste de l’Ukraine. Un nouveau partage de Yalta, à la Géorgienne …

Conclusion : Choisissez votre version. Mais on peut aussi considérer que les quatre hypothèses s’additionnent. Il est frappant ainsi de voir dans l’affaire russo-ukrainienne combien les Européens ont du mal à revoir leurs position et analyse, une fois qu’ils ont forgées celles-ci. Ce n’est pas tant le non-usage de la force, à laquelle l’Europe est réticente (heureusement), qui est ici en cause. Mais des erreurs d’appréciation alliées au refus d’utiliser tous les instruments diplomatiques (convocation d’ambassadeur, etc.) et politiques (réunion d’urgence des ministres, …) habituels, qui permettent d’ordinaire d’envoyer un signal préliminaire de mécontentement à un « interlocuteur » international. Toutes proportions gardées, la faiblesse et un certain aveuglement de la réaction des institutions européennes me semblent assez proches de ce qui s’est passé en 2007-2008 au début de la crise financière. L’Europe a toujours agi, avec un temps de retard, sur les évènements.

(Mis à jour 1er mars) corrections de forme et ajouts d’une conclusion plus développée

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).

2 pensées sur “La Commission à l’ouest… sur l’Ukraine ! (maj)

  • 1 mars 2014 à 02:55
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    Il n’y a pas beaucoup de parallèle à faire entre le cas Géorgie/Ossétie/Abkhazie et le cas Ukraine/Crimée. Les circonstances sont très différentes. Pour la Géorgie, Poutine a tendu un piège et Saakashvili y a sauté des deux pieds mais était dans son droit, chez lui, en Géorgie historique. L’Ossétie du Sud est une province artificielle qui depuis toujours est géorgienne, mais comprenant une minorité protégée par Moscou. La Crimée, elle, est « artificiellement » ukrainienne ou russe, puisque tatare, mais assimilée ukrainienne depuis Staline. Tout comme la Région de Sotchi est géorgienne, jusqu’à la décision de Staline d’intégrer cette magnifique région à la Russie.
    Autre énorme différence entre la Géorgie en 2008 et l’Ukraine aujourd’hui : Poutine a préparé son coup durant un an – de son propre aveu (il n’a peur de rien) – pour renverser Saakashvili et annexer la Géorgie. L’Europe, prise de court, a envoyé Sarkozy pour arranger les choses. Pour l’Ukraine, c’est Poutine qui est pris de court. Mais comme il a fait voter une loi qui lui permet d’intervenir partout au monde où un russe serait en danger, ce qui est le cas de l’Ukraine et surtout de la Crimée où, comme en Abkhazie durant les années précédant 2008, il a fait distribuer des passeports russes par milliers aux Criméens russophones qui le souhaitaient ces derniers jours.
    Poutine, pour le moment, a l’air de tâter le terrain, de renifler les réactions des occidentaux. L’expérience tchétchène doit le mettre en confiance : 200.000 morts et il est toujours là. L’intégrité territoriale de la Géorgie, il n’en avait rien à battre, et il occupe 20% du territoire sans aucune sanction. Alors l’Ukraine, la mère de la patrie russe…

  • 1 mars 2014 à 09:55
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    La pire maladresse/ volte face de la Commission a été d’ouvrir puis de refermer une « perspective d’adhésion » de l’Ukraine à l’UE. Elle a été le fait du « Commissaire à l’élargissement » qui a maladroitement tenté de jouer un rôle diplomatique dans cette affaire. JG

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