Entre Français et Britanniques : un cousinage, pas un couple

Fr. Hollande et D. Cameron passant en revue les militaires britanniques sur la base de Brize Norton (crédit : MOD UK)
Fr. Hollande et D. Cameron passant en revue les militaires britanniques sur la base de Brize Norton (crédit : MOD UK)

(BRUXELLES2) Une nouvelle fois, un président français et un Premier ministre britannique, sont venus rechercher ensemble, vendredi, la célébration de l’existence d’un « couple » franco-britannique qui n’existe que dans l’esprit, pas dans les faits. On pourrait d’ailleurs plutôt de parler d’un « cousinage » franco-britannique que d’un « couple ». On se rencontre à diverses occasions, on adore boire un coup ou se passionner pour un bon match de rugby, voire partir en vacances un moment donné. Mais c’est tout. Pas question de vivre ensemble. En termes politiques, cela se traduit par un sommet de temps à autre, la signature d’un contrat industriel, des convergences « d’opportunité » qui ne durent que le moment de cette opportunité.

Une vraie entente cordiale

Proximité historique et psychologique…

Il y a cependant un certain nombre de convergences, indéniables, entre Français et Britanniques, au plan historique comme psychologique. Tout d’abord, il y a la trace de l’histoire – avec la présence d’un ancien empire – ; une certaine impression de grandeur (passée, plus présente chez les Britanniques, que les Français d’ailleurs, plus réalistes sur leur propre capacité) ; une certaine propension à dire « je » au lieu de nous ; à vouloir jouer la compétition. Le tournoi des Six nations n’est ainsi pas aussi anecdotique que cela. On aime bien, chaque année, se confronter, pour montrer ses muscles, entre soi, mais aussi aux autres. Deux « grandes » nations se rencontrent.

Sens de l’action

Ensuite au plan militaire, les deux pays partagent une certaine « habitude » de la « chose » militaire. L’armée et la défense font partie d’une sorte d’atavisme national, qui ne suscite pas d’énormes divergences au sein des partis politiques. Quand le gouvernement (en Grande-Bretagne), le Président de la république (en France) décident d’engager des forces à l’extérieur, les critiques ne sont pas majoritaires. L’intervention outre-mer est une donnée de leur politique internationale. Le ministre de la Défense – même s’il n’est pas souvent un personnage de premier plan – a un rôle notable au sein du gouvernement (ce qui n’est que peu le cas dans les autres pays européens). L’entente entre les deux armées est réellement cordiale car, chacun de part et d’autre de la Manche, partage un même sens de l’action.

Convergence de vues

Cette proximité se traduit en actes concrets que ce soit sur les interventions ou dans les organisations internationales, au plan politique comme économique. Paris et Londres se sont retrouvés sur l’intervention en Libye et partageaient, du moins au début, la volonté d’instaurer une « no fly zone » en Syrie. Les deux pays, qui siègent au Conseil de sécurité de l’ONU, ont une stratégie commune au sein de l’OTAN. Ils défendent la puissance nucléaire, une réduction de l’appareil de l’OTAN (ce qui met en péril certains Etats qui ont fait de l’organisation l’alpha et l’oméga de leur défense), etc.

Poids budgétaire

Enfin, même si leur budget est en baisse, France et Royaume-Uni partagent une nette volonté (du moins jusqu’ici) de préserver une palette générale d’outils militaires (terre, air, mer, renseignement). Leur budget « défense » est à peu près semblable (entre 30 et 40 milliards d’euros par an). Et, même s’il baisse, ils représentent toujours à eux deux, un bon tiers des budgets européens de défense ; une domination plus nette encore quand on compare les investissements ou la recherche.

L’Europe … en diviseur

Mais tout cela ne suffit pas à caractériser un couple et encore moins à infléchir l’Europe de la Défense. Nous l’avions déjà écrit sur ce blog au lendemain des accords de Lancaster House. Les Britanniques ne veulent pas entendre parler d’Europe de la Défense (voire d’Europe tout court) ! De près, de loin, de côté…. Encore plus aujourd’hui qu’hier. Du haut en bas de l’échelle, la consigne a été passée, directement par le cabinet de David Cameron à tous les ministères, en particulier le ministère de la Défense et celui des Affaires étrangères, et ce par écrit. L’Europe de la défense c’est « NO ».

Une logique implacable

La consigné du « 10 Downing street » est simple, et suit une logique, implacable, en trois points.

1° La sécurité du Royaume-Uni – et de l’Europe – passe par l’OTAN.

2° L’Europe peut compléter cette action par le biais humanitaire ou du développement.

3° L’UE n’a pas à avoir de capacités propres ni de projets propres en matière de défense. Les Etats membres doivent garder la main.

De cette ligne de conduite découle une autre consigne, plus discrète : tout faire pour bloquer ce qui pourrait ressembler, de près ou de loin, à une intégration européenne de Défense. On a vu la sortie de David Cameron au dernier sommet européen. Cela ressemblait à une harangue électorale (dénoncer un projet qui n’avait jamais été mis sur la table : l’armée européenne) et permettait au Premier ministre conservateur d’en sortir évidemment gagnant (puisque le projet n’existait pas). Mais cela avait aussi un objectif, plus discret, servir de marqueur aux Européens, leur éviter d’être trop allant. L’objectif a été doublement atteint.

Jusque dans le moindre détail

Cette hantise de voir un « drapeau bleu » habiller un militaire britannique est à ce point poussé que dans la communication de l’armée britannique, on minore souvent le drapeau bleu. Ainsi le plus souvent on va mettre l’accent sur le bilatéral ou l’international. Ainsi en est-il de la participation à l’opération anti-piraterie de l’UE (EUNAVFOR) qui se résume à être un effort « international » contre la piraterie. La récente décoration d’un soldat britannique par le chef d’Etat-Major britannique, en témoigne (voir ici). Il faut bien chercher dans la communication officielle du MOD (le ministère britannique de la Défense) que c’est sur un terrain européen – celui de l’opération EUTM Mali, de formation de l’armée malienne – que le soldat décoré officiait.

Un blocage régulier

Londres ne se contente pas de « communication ». Au quotidien, les Britanniques mettent leur veto dès qu’ils peuvent. Ils bloquent tout supplément de budget à l’agence européenne de Défense (même la simple prise en compte de l’inflation). Idem pour le projet de QG européen qui avait pourtant recueilli l’assentiment de tous. A chacune des décisions, même les plus ordinaires, concernant la PSDC (la politique de sécurité et défense commune) ou la politique étrangère, ils demandent une consultation de leur parlement, et donc un petit délai avant d’approuver la décision. Ils ont aussi bloqué le projet d’une représentation plus forte de l’Union européenne à l’échelon diplomatique international (ONU, etc.)

Occuper les postes clés

Enfin, le Royaume-Uni essaie d’être présent à nombre de postes clés du Service diplomatique européen ou de la PSDC. Londres a ainsi présenté – ou présente – à quasiment tous les postes  des candidats. Souvent d’excellents profils d’ailleurs qui ont une réelle compétence et mériteraient d’être là. Une manière comme une autre d’occuper le terrain et de gripper la machine de l’intérieur. Dans toutes les missions européennes qui ont un intérêt stratégique (Corne de l’Afrique, Libye…), les Britanniques sont présents, pas automatiquement au niveau des postes voyants (chef de mission) mais souvent à un poste d’influence (conseiller politique, …) ou à retour très « concret » (chargé des contrats ou appels d’offres…). Il sera donc intéressant d’observer quels postes ils occuperont dans la future opération EUFOR RCA Bangui (même si Londres a affirmé publiquement ne pas vouloir engager d’hommes sur le terrain).

Les limites du brio britannique

Une tactique qui a atteint un palier

Cette tactique de blocage a, jusqu’ici, rencontré un certain succès. Mais, on en perçoit aujourd’hui les limites. Et il ne faut pas la surévaluer. Sans être totalement isolé, le modèle britannique n’a plus vraiment la cote aujourd’hui en Europe. Car chaque pays sent que l’intérêt national est ailleurs. En matière de défense, il est plus intéressant pour un Etat d’avoir une autre stratégie. 1) Soit travailler en bilatéral avec son/ses voisins (Tchèques avec Slovaques, Baltes et Nordiques, Latins…). 2) Soit, si on tient aux relations transatlantiques, nouer des liens directement avec les Etats-Unis, sans passer par Londres. Le lien privilégié transatlantique de Londres avec Washington perd ainsi de sa valeur. 3) Soit, quand on ne peut pas faire autrement, ou qu’il y a une incitation (financière ou industrielle), travailler en Européens. Souvent les trois à la fois d’ailleurs. Le blocage persistant britannique à certains projets européens, assez concrets, le manque de solidarité financière comme politique de Londres, commence à irriter sérieusement. D’autant que ce blocage est réellement idéologique, sans raison valable.

La puissance britannique pâlit

Chacun s’aperçoit aussi que la « puissance » britannique commence à pâlir. Dans les récentes opérations européennes, que ce soit en Géorgie (mission d’observation), au Kosovo (mission « Etat de droit »), au Tchad (opération militaire terrestre), dans l’Océan indien (anti-piraterie) et demain en Centrafrique (opération militaire terrestre), la participation britannique a été souvent modeste, et jamais primordiale. Autrement dit, contrairement à l’adage souvent répété par certains experts, on peut très bien fonctionner au niveau européen sans les militaires britanniques. C’est non seulement possible. Mais c’est la réalité. A cela, il faut ajouter une perte d’opérationnalité. Une fois le retrait d’Afghanistan, effectué, l’armée britannique ne sera vraiment présente sur beaucoup de terrain extérieur (à part ses emprises terrestres : Malouines, Gibraltar, Chypre…). Quant à l’adage d’action des Britanniques, il en a pris un « coup » lors du « non » du parlement à une intervention en Syrie. Ce jour-là, le Royaume-Uni a rejoint le commun des mortels européens, le principe est la non-intervention.

Un couple, un seul couple

Finalement au plan européen, même en matière de défense, il ne reste qu’un seul « couple ». Malgré toutes les différences et divergences, entre la France et l’Allemagne, peuvent se bâtir des coopérations durables en matière de défense. Le géant Airbus le démontre amplement aujourd’hui comme le « petit » EATC aujourd’hui (commandement européen du transport aérien). Et même si certains projets – comme la Brigade franco-allemande ou l’Eurocorps – n’ont pas vraiment prouvé leur succès, il ne faut pas se fier à ces apparences.

  • Au plan militaire, sur nombre d’opérations – comme l’opération anti-piraterie, la mission de formation de l’armée malienne et même le Centrafrique – Français et Allemands peuvent trouver (et trouvent) des modes opératoires communs, même s’ils ne sont pas simultanés.
  • Au plan politique, l’arrivée au pouvoir du SPD et certaines « retrouvailles » au sein de la CDU permettent, plus que jamais, entre Paris et Berlin, plus que des accointances, la réalité d’un parcours commun.
  • Au plan industriel, il reste encore à trouver de nouveaux projets. On le verra sans doute, lors du conseil ds ministres franco-allemand qui se tient à Paris le 19 février prochain.

Comme toujours, entre les deux pays, ce ne sera pas facile, même très difficile, car il y a de réelles divergences. Mais c’est justement cette difficulté qui rend les projets communs durables et ce « couple » aussi irremplaçable. Car autour d’un « couple » franco-allemand, nombre d’Européens peuvent se retrouver. Autour d’un « cousinage » franco-britannique, il n’y pas grand monde, c’est la plus grande faiblesse de cette rencontre…

Lire aussi : David Cameron sonne la charge (héroïque) …

Sur le Club : Drones, Missiles, Pilotes…. Du grain à moudre dans la coopération franco-britannique

A suivre  : Messieurs les Anglais, tirez les premiers. Et… tirez-vous ?

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).