Centrafrique : une certaine lâcheté européenne

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(crédit : DICOD/Ministère FR de la Défense)

(BRUXELLES2) Ce qui se passe à Bangui et dans le reste du Centrafrique commence à se rapprocher de situations qu’on a connu dans le passé au niveau européen. Les jours passent et le décompte macabre continue en Centrafrique : 400 morts à Bangui, puis 600… Et encore, on n’a pas tout le bilan de ce qui se passe dans les autres villes et villages du pays qui, d’après quelques témoignages, n’est pas tout à fait anodin. Face à cela, force est de reconnaitre une certaine absence et une certaine indifférence européenne.

La sonnette d’alarme

Ce n’est pas faute d’avoir tiré la sonnette d’alarme. La diplomatie française notamment (souvent critiquée) a joué un rôle notable ici, aboutissant à une résolution des Nations-Unies. Au niveau européen, les voix ont été plus rares, à une exception près : la commissaire à l’Aide humanitaire K. Georgieva qui, régulièrement, depuis plusieurs mois a cherché à attirer l’attention, dans une certaine indifférence, sur cette « crise oubliée ». Le budget européen “humanitaire” dégagé pour le pays est important : 20 millions d’euros (en un an). Mais sans commune mesure avec ce qui a été engagé pour la Syrie (près de 900 millions d’euros en deux ans). Et l’attention des Européens semble bien plus tournée vers l’Ukraine et les manifestants de la place Maidan à Kiev que vers Bangui.

Les Européens sont-ils là ?

Cette question on peut se la poser. La réponse est : Oui, dans une certaine mesure. Quelques rotations rapidement des Britanniques, beaucoup plus des Belges et des Allemands qui vont arriver ensuite, et les Polonais ou Espagnols qui n’ont pas encore confirmé officiellement leur participation. Mais çà fait bien peu, tout de même, face à l’ampleur du problème. Sans intervention, « 600.000 personnes (sont) menacées ! » avertissait Laurent Fabius, le ministre français des Affaires étrangères, devant nos confrères de Europe1/iTélé/LeMonde, samedi (14 décembre). Avant d’affirmer « très diplomatiquement » comme il le reconnaissait lui-même : « Je ne serais pas choqué qu’il y ait davantage de présence européenne ».

Au passage, le ministre a aussi confirmé le refus des Britanniques d’intervenir« Il y a des unités (européennes) qui peuvent intervenir. Elles sont dirigées par les Anglais. Mais là ils disent non : non c’est pas suffisamment européen, il n’y a pas suffisamment de délibération, etc ». Une information que les lecteurs de B2 connaissent (lire : Battlegroup pour la Centrafrique ? Comment Cathy a dit stop !). Derrière ce refus, se cachent les petites compromissions, un certain manque de volonté et, il faut le dire, un certain manque de solidarité. On n’ose pas forcer le compromis. « Le problème c’est qu’il n’existe pas effectivement d’Europe de la Défense » a reconnu Laurent Fabius. « Nous sommes pour l’Europe de la Défense. Mais elle n’est pas là ».

Davantage de solidarité européenne

Et d’annoncer : « Je demanderai (aujourd’hui) devant le Conseil des Affaires étrangères qu’il y ait un concours plus solide, plus fort, y compris sur le terrain, y compris en hommes. » Le ministre devrait notamment réitérer l’idée développée par François Hollande d’abord à Paris en marge du sommet africain puis à Sao Paulo d’avoir un Fonds européen pour les forces de maintien de la paix. Sujet qui sera évoqué au sommet européen des 19 et 20 décembre.

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Une complicité dans l’indiférrence

Cette indifférence – cette “lâcheté”, il n’y a pas d’autre mot – va rester une tâche indélébile dans l’histoire (courte) de la défense européenne. Comme l’attentisme avait précédé et accompagné les drames en ex-Yougoslavie. Refuser d’intervenir, et même de regarder la réalité, de faire le maximum possible (quitte à échouer), alors que se déroulent des massacres, c’est être (un peu) complice de ces massacres.

Europe (de la défense) ou non ?

L’Europe ne peut pas aujourd’hui se contenter d’un peu d’aide humanitaire, de programme de développement et de bonnes paroles. Elle l’a toujours fait depuis des années. L’Europe de la défense ce n’est pas cela. Si l’UE veut avoir un peu de fierté d’exister, vouloir peser dans le monde (et son voisinage), elle doit mettre en œuvre cette fameuse politique européenne de sécurité et défense commune. Si cette PSDC veut être une réalité, elle doit entrer en action. Laisser un “battlegroup” au garage n’est pas seulement une erreur tactique, c’est une erreur stratégique.

Baisser la garde en Centrafrique, c’est baisser la garde ailleurs

Pour des pays qui ne comprennent que la force – comme la Russie ou l’Iran voire la Chine – c’est un signe d’incroyable faiblesse. La bataille perdue à Bangui pourrait être alors le signe d’autres batailles perdues sur d’autres fronts, y compris politiques et économiques, en Ukraine ou ailleurs. En d’autres mots, comment dialoguer avec un Lavrov qui sait bien que l’Europe ne peut rien faire sans les Américains, même pas envoyer quelques hélicoptères au Tchad (comme il y a cinq ans où l’aide des Russes a été précieuse) ou 1500 hommes en Centrafrique aujourd’hui. L’approche “globale” – tant utilisée à tort et à travers – c’est aussi considérer que la planète n’est pas divisée en différents compartiments étanches.

Si l’Europe veut être une puissance douce (soft power), elle doit rester et considérer comme une puissance tout de même, qui a certaines obligations, notamment celle d’éviter le pire, le “plus jamais çà” de Srebrenica et du Rwanda.

(Nicolas Gros-Verheyde)

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Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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