Cathy, côté face. Lady Ashton, côté pile

Catherine Ashton retrouvant ses souvenirs de jeunesse, se joignant aux manifestants sur la place de Kiev (crédit : SEAE)
Catherine Ashton retrouvant ses souvenirs de jeunesse, se joignant aux manifestants sur la place de Kiev (crédit : SEAE)

(BRUXELLES2) La Haute représentante de l’UE pour la politique étrangère, Catherine (Cathy) Ashton, est une personnalité ambivalente (comme toutes les personnalités politiques). Et la saisir, en deux mots, est difficile. Entre ceux qui n’ont que critiques et mépris pour la Haute représentante de l’UE et ceux qui sont tout miel (parfois ce sont les mêmes à quelques jours d’intervalle !), il est encore plus délicat de se faire une idée.

On peut effectivement avoir du mal à comprendre la Baroness. B2 s’y est essayé régulièrement. Et je dois remarquer qu’à feuilleter certains articles, publiés dans le passé, ils gardent (pour la plupart) toute leur pertinence aujourd’hui encore. Leurs différentes nuances permettent de reconstituer un parcours fidèle.

Des dossiers où elle s’engage (et réussit), d’autres qu’elle délaisse

Pour bien cerner la personnalité « Ashton », il faut considérer qu’elle a toujours été plus intéressée par le volet « politique étrangère – diplomatie » de son portefeuille que par le volet « politique de sécurité – défense ». Sur le premier, elle dispose de leviers notables et elle y a un goût certain. Sur d’autres, cela dépend des États membres. Et ce n’est pas sa tasse de thé. On ne peut nier son engagement européen, réel. Mais il reste contraint par la réalité britannique qui est toujours plus réticente et plus hostile à l’intégration européenne. Cathy est écartelée entre ses deux « nationalités », qui s’écartent de plus en plus.

Volet diplomatique : un engagement réussi sur certaines zones

Sur le volet diplomatique, Cathy a engrangé certaines réussites — les Balkans et l’Iran notamment, mais aussi l’ouverture de la Birmanie ou la Corne de l’Afrique. Même si certains pourront dire qu’elle n’a fait que bénéficier d’un concours de circonstances et du travail de ses prédécesseurs, son entêtement ou sa persévérance, son sens de la négociation, ses sourires ou..? son mauvais caractère, trouvent là leur plein effet ! Sa nationalité (britannique) et son lien étroit avec le Département d’État US (Hillary Clinton puis John Kerry) sont, même, un avantage sur ce plan. A noter que la plupart de ces terrains d’action correspondent aux priorités annoncées dès le début. Ce qui témoigne d’une certaine fidélité à ses engagements – et à des… zones d’intérêt britanniques (un hasard :-).

Petit bémol cependant, mis à part la Corne de l’Afrique, elle a largement délaissé le continent africain, la laissant aux autres commissaires au Développement (A. Piebalgs) ou à l’Aide humanitaire (K. Georgieva). Mais sans leur en déléguer expressément cette responsabilité. Ce qui complique la donne.

La mise en place du Service diplomatique européen (SEAE) — si elle n’a pas été évidente —, est une de ses réussites et sans doute la plus notable, même si elle reste discrète. Cet instrument servira pour l’avenir et devrait se révéler un des meilleurs outils que l’Europe ait créé pour assurer son aura extérieure. Assez rapidement, les délégations de l’UE ont d’ailleurs trouvé leur rôle et prouvé leur efficacité, au point qu’on peut leur attribuer le qualificatif « d’ambassades ».

Le déplacement de Cathy Ashton à Kiev pour se joindre aux manifestants de la place Maidan est un acte délibérément risqué politiquement. Le pouvoir a, certes, ridiculisé l’Union européenne en employant la manière forte juste avant, après avoir dit qu’il voulait dialoguer. Mais cette « victoire » n’est qu’apparente et pourrait être de courte durée. La « bataille » n’est pas terminée. De toute façon, il fallait certainement être là aux cotés des manifestants. Gageons d’ailleurs, en foulant le pavé de la place Maidan, Cathy a sûrement retrouvé l’accent de sa jeunesse de militante… et n’a pas été mécontente de faire un peu « la nique » aux autres responsables politiques, en les prenant de court.

Volet gestion de crises : absences, incompréhensions, errements = échec

Sur le volet « gestion de crises », c’est l’envers du décor de Lady Ashton. La réussite n’est pas au rendez-vous. D’Haïti, au début, à la République centrafricaine aujourd’hui, les absences se succèdent sans qu’on puisse dire qu’il s’agisse d’actes involontaires.

Incompréhensions. La Baroness n’aime pas être surprise, et contrainte par les événements. La gestion de crises devant procéder par le biais d’instruments rapides qui lui échappent – comme l’aide humanitaire – ou le militaire – qui dépendent largement des Etats membres -, elle s’en désintéresse. Non pas tellement qu’elle y soit hostile. Mais ce n’est pas »valuable« , valorisable, au sens anglais et britannique du terme. A quoi sert de monter une politique (européenne) de sécurité et de défense s’il existe déjà l’OTAN ? se dit la Haute représentante, mezzo vocce.

Quelques missions ont bien été lancées. Mais elles sont loin d’être un succès. EUAVSEC Sud Soudan a été fermée en toute discrétion, EUCAP Sahel Niger s’est heurtée à de grosses difficultés et végète, EUCAP Nestor a mis presque 2 ans pour se mettre en place (après 3 ans de réflexion !). L’après-mission en Irak et au Congo se heurte à de sérieuses inconnues… La seule mission lancée qui a un réel succès est EUTM Mali. Mais on ne peut pas dire que la Haute représentante ait largement poussé en avant ce projet.

Errements. Les principaux problèmes qui existaient, avant 5 ans, n’ont pas vraiment été réglés. Les rigidités du règlement financier n’ont, par exemple, pas été solutionnées. Les ministres de la Défense des « 28 » l’ont encore rappelé à la mi-novembre. Aucune des dispositions innovantes du Traité de Lisbonne (fonds de lancement, clause de solidarité, clause d’assistance mutuelle, groupe d’avant-garde, coopération renforcée ou coopération structurée permanente…) n’a reçu le début d’une proposition, d’une initiative forte. On pourra avancer que des Etats membres traînent des pieds. C’est un fait ! Mais on ne peut pas certifier qu’ils aient été vraiment mis au pied du mur. La tentative de mettre en place un quartier général militaire européen permanent, il y a un an, s’est soldé par un échec et a signifié pour Lady Ashton que le militaire n’était pas la clé de son succès (Lire : Pas de QG militaire européen : un échec personnel pour Cathy Ashton (Maj)).

Absences ! Il n’est donc pas étonnant que l’intervention française en République centrafricaine n’ait pas fait l’objet d’une salutation de la part de la Haute représentante qui s’est contentée de saluer la résolution obtenue aux Nations Unies. Le même phénomène s’était produit pour l’intervention au Mali (où ce n’est que très timidement et tardivement que Lady Ashton avait salué l’intervention française). Celle-ci intervient cependant selon la doxa européenne : urgence sur le terrain, consensus international, demande des responsables locaux, partenariat avec une organisation régionale et autorisation du Conseil de sécurité. On n’est pas du tout dans le contexte de l’intervention en Irak de 2003 (qui a pourtant eu le soutien, réitéré encore aujourd’hui, de la Baroness) ni même de la Libye (où il y avait de grosses réticences coté africain). Pire, Lady Ashton a stoppé toute planification de l’envoi d’un battlegroup en renfort des troupes françaises pour éviter de mettre les Britanniques (qui ne voulaient pas y aller) en position de mettre un veto. Lire : Battlegroup pour la Centrafrique ? Comment Cathy a dit stop !

Il y a bien donc deux facettes à la Haute représentante. Et, selon son axiome, on peut tresser des louanges à Lady Ashton ou dire pis que pendre. Chacun ses préférences ! Etant résolument en faveur d’une certaine Europe de la Défense, il ne faudra donc pas s’étonner de voir des articles parfois négatifs sur la Haute représentante. Ce n’est pas sa personne qui nous gêne. Au contraire ! Les « rares » fois où nous avons eu l’occasion de discuter en face à face, l’impression était positive. C’est la politique qu’elle mène – à l’inverse de l’ambition fixée par les Traités – qui nous irrite …

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Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).