Les attaquants du Patino : de simples pêcheurs ou des pirates ? La Cour tranche

(BRUXELLES2) L’Audiencia Nacional a reconnu coupables de piraterie, six Somaliens pour attaque sur le navire militaire espagnol Patino dans la nuit du 12 au 13 janvier 2012, et les a condamnés, mercredi (30 octobre), à 8 ans de prison — 12 ans 1/2 pour le meneur, convaincu d’appartenance à une organisation criminelle —. L’intérêt de cette affaire est de donner quelques détails sur tous les moyens entrepris par les enquêteurs pour apporter des preuves sur la fonction des occupants du skiff.

Le second jugement en Espagne

Le procureur du Roi, Teresa Sandoval, avait demandé 23 ans de prison pour chacun des six accusés: Mahou Elfaf Hamou, Mohamed Hassan Absullah, Absullah Issa Issa, Ahmed Said Mohamed, Mohamed Abdillah Gouled et Mohamed Mohamed Aden. Ce n’est pas le premier jugement de cette sorte en Espagne puisqu’avaient déjà été condamnés en 2011 les pirates de l’Alakrana (Lire : Les ravisseurs de l’Alakrana condamnés à 25 ans de prison). Mais c’est le premier depuis la réintroduction du crime de piraterie dans le Code criminel.

Perdus en mer ?

Les Somaliens avaient bien plaidé, devant les juges (Madrid) qu’ils étaient de « simples pêcheurs et n’étaient pas armés » comme l’a affirmé un des leurs en espagnol, langue qu’il a apprise en détention. Selon la presse espagnole (Efe dans El Mundo et El Pais), ils ont indiqué venir « d’un village très pauvre, en Somalie (et) ne pas être des pirates ou des terroristes » et s’être dirigé vers le navire espagnol pour « demander de l’aide, (…) parce qu’ils étaient perdus et affamés » après une semaine à la dérive ». C’est alors que « l’équipage leur ont tiré dessus sans préavis ». 

Autre son de cloche, côté de l’équipage

Le commandant et les deux autres marins espagnols qui ont déposé lors de la première séance du procès, ont expliqué qu’ils avaient remarqué la présence de pirates et de leur intention d’aborder le navire, probablement. Ce sont les pirates « qui ont commencé à tirer et l’équipage a tenté de repousser l’agression » indique le commandant qui n’était cependant pas présent lors de l’action. « Il était environ sept heures et quart, heure locale, une heure avant l’aube. J’étais dans ma chambre et m’apprêtait à monter sur le pont quand j’ai reçu un appel. On m’a informé avoir détecté un skiff approchant et prêt à installer une échelle », a déclaré le commandant . « J’ai entendu des rafales de tirs pendant environ 20 ou 30 secondes. J’ai fini par attacher mes bottes et je suis sorti . Quand je suis arrivé sur le pont , il faisait sombre et un silence complet (régnait) sur le navire », a-t-il ajouté.

Signes extérieurs de piraterie

A l’aube, l’hélicoptère de bord est parti à la recherche du skiff, enregistrant ses mouvements, « trop petit pour être détecté par le radar » , selon le témoignage d’un autre officier. Il l’a détecté une demi-heure plus tard mais caché par les vagues, a été perdu, avant d’être finalement retrouvé. La caméra de l’hélicoptère enregistrait tout. « La première chose qui nous a surpris, c’est qu’il n’y avait pas de filets de pêche », a déclaré Ricardo Giner, lieutenant du navire et pilote d’hélicoptère. A environ 300 mètres,  une rafale en l’air a été tirée. « Ils ne se sont pas arrêtés ». Puis une seconde. La fusillade fait deux blessés dans le bateau des Somaliens (un autre aura été blessé lors de la tentative d’abordage).

Des armes…

Selon le commandant, dans le canot, il y avait une quantité inhabituelle de carburant – environ 300 litres – des aliments sous vide et de l’eau en quantité, et tous les signes habituels d’un « groupe d’action pirates » (PAG), comme des échelles et des armes. Les pirates ont jeté à la mer « sept fusils d’assaut et deux lance-roquettes (type RPG), trois échelles et un sac en plastique, ainsi que d’autres objets non identifiés ».

… un moteur

Autre signe : le canot de quatre mètres de longueur n’était pas comme les autres bateaux de pêche. Trop moderne. De plus, il était équipé d’un moteur du bateau un Yamaha 40 était très puissant, et « très cher pour de simples pêcheurs ». Le numéro de série du moteur est « très proche de celui des autres de la même marque saisis sur d’autres pirates dans la région » a expliqué Cubeiro. Les enquêteurs estiment que la tentative d’abordage s’est produite « par erreur » à cause de l’obscurité de la nuit et que l’intention des pirates était de détourner un navire marchand.

… des appels téléphoniques révélateurs

Les retranscriptions des deux téléphones portables trouvés dans l’esquif montre 12 numéros, également apparus dans d’autres arrestations de pirates précédemment faites par d’autres bateaux de l’opération Eunavfor Atalanta. L’analyse des cellulaires a également permis de confirmer que les jours avant l’attaque contre le navire de guerre a reçu 19.000 $ pour acheter des armes et des ustensiles nécessaires pour l’embarquement.

Lire : Les pirates attaquent… le navire amiral d’Eunavfor (maj)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).