Europe puissance : une erreur de concept ?

(BRUXELLES2) Décidément la diplomatie européenne fait recette en matière de bilan. Ce dimanche sur RFi je participais à un débat sur une Europe impuissante, avec en exemple la Syrie ? Un titre qui peut susciter de l’ironie ou de la moquerie mais mérite des explications.

Un concept trop jacobin pour être européen ?

Tout d’abord, l’Europe puissance n’existe pas. C’est vrai. Et elle aura du mal à exister, du moins dans la conception française de ce mot, conception qui n’est pas vraiment partagée en Europe. Peu de pays souhaitent, en effet, en tant que tel une « Europe puissance ». Ensuite chacun des pays a une histoire, une géographie et une approche différente de sa présence dans le monde : neutralité pour les uns, interventionnisme pour les autres, menaces à l’Est pour les troisièmes, risques vers le Sud ou l’Afrique pour les autres, etc. Ces deux impératifs – objectifs (histoire, géographie…) comme subjectifs (la politique) – ne cesseront pas du jour au lendemain, il faudra des dizaines d’années avant une pensée, une doctrine commune diplomatique.

Non, la diplomatie européenne n’est pas un désastre

Mais entre l’Europe puissance et l’Europe impuissance, il y a un fossé qui est aujourd’hui comblé par ce qu’on pourrait appeler l’Europe présente. Contrairement à ce que certains peuvent dire ou laisser penser, la diplomatie européenne – celle pratiquée au SEAE – existe.

Tout d’abord, elle se heurte à d’innombrables difficultés. Car mettre en place une telle institution, une telle organisation ne va pas de soi et nécessite du temps. Pierre Vimont, le secrétaire général du SEAE, quand il évoque le temps nécessaire parle de dix ans, « au minimum ».

Ensuite, elle n’est pas vibrionnante. Quand elle agit, elle le fait dans un excès de discrétion, pour préserver sa capacité d’action (éviter les critiques des Etats membres) mais qui la confinent à être soumise à des accusations d’inexistence par l’opinion. La convocation d’un ambassadeur – quand elle a lieu, ce qui est rare, est fait le plus discrètement possible, pour ne pas froisser (lire : L’ambassadeur d’Israël convoqué à l’UE. Une première très discrète…), là où au niveau national, on donnera le maximum de publicité un acte qui n’est ni plus ni moins la communication d’une position diplomatique à un pays étranger.

Mais elle fonctionne : plus d’une centaine de délégations dans le monde, la préparation d’un dispositif de sanctions économiques et de défense (embargo sur les armes), de plus en plus raffiné, la coordination des positions politiques qui fait qu’aujourd’hui, les points de dissension entre Etats membres se sont moins nombreux et moins sensibles qu’auparavant, même si la Libye ou la Syrie montre qu’il y a de singulières épines dans cette diplomatie « unitaire ».

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Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).