La corruption russe, un enjeu européen (Navalny)

Navalny9141a(BRUXELLES2 à Moscou) Un petit bureau de la capitale russe. On y entre après le traditionnel passage devant un gardien plutôt débonnaire. Devant, la (traditionnelle) voiture d’agents en civil veille. Au premier étage, une porte blindée. Et à l’intérieur, au fond du couloir, une pièce où une quinzaine de jeunes sont attablés, devant des ordinateurs. Ceux qui ont connu leurs illustres prédécesseurs de Solidarnosc ou de l’opposition biélorusse en Pologne ne seront pas dépaysés. Même ambiance, hésitant entre une certaine concentration et une ambiance détendue. Ce qui frappe, ici, est la jeunesse et l’utilisation des moyens modernes de communication rapides (laptops, blogs, réseaux sociaux).

Dans son bureau, encadré de ses trois conseillers, Alexey Navalny, sait qu’il doit faire face à des inculpations pour détournement de fond et qu’il s’agit de ne pas donner des armes au pouvoir. Alors il pèse chacun de ses réponses qu’il donne aux trois journalistes présents (Die Welt, De Morgen et B2), se refusant aux questions trop politiques et préférant se concentrer sur son sujet préféré : la lutte contre la corruption.

L’arrestation ou la mort… pour ceux qui luttent contre la corruption

Navalny ne sait pas quoi quelle sentence il va récolter : non-lieu (à peine 1% des peines prononcées en Russie, selon une confrère correspondante à Moscou), peine ferme ou sous suspension… Vous savez – ajoute-t-il – un peu fataliste, « ils peuvent m’emprisonner à tout moment, pour mes activités. (…) Pour tous les politiciens c’est un peu de la routine que d’être arrêté. » Mais « Ma situation est un peu meilleure en ce sens », ajoute-t-il. « J’ai une certaine célébrité, qui me protège. C’est donc un peu moins facile de m’arrêter. Dans certaines régions, la situation est pire pour ceux qui combattent la corruption, ils peuvent être menacés, battus, arrêtés. Dans le Caucase, c’est plus dangereux, beaucoup de gens ont été tués ».

Une nouvelle manière de faire de la politique

Cette lutte contre la corruption est une nouvelle manière de la politique. « Beaucoup de personnes ont compris que notre activité n’était pas seulement de faire de la lutte anti-corruption mais aussi une nouvelle façon de faire la politique. » Il dément ainsi une certaine lassitude « Ce n’est pas vrai que les gens ne sont pas intéressés par la politique. Mais ils ne sont pas intéressés de participer à des élections où les jeux sont faits d’avance. C’est çà qui est décourageant. »

Le schéma de la corruption qui contamine l’Europe

Derrière Navalny, une carte illustrant les liens d’un vrai empire de la corruption qui part de proches de Poutine et étendent leurs ramifications jusqu’à l’Ouest de l’Europe : Chypre et Côte d’Azur notamment sont des cibles privilégies. A la tête de cet empire, le chef du SAO « Chemins de fer russes » Vladimir Yakounine, un très proche ami de Poutine. « C’est choquant, Yakounine proclame à tout bout de champ son patriotisme orthodoxe, blâme ceux qui sont orientés vers l’Ouest, … et lui-même investit à l’étranger » dans des conditions plus que douteuses. Cette situation est parfaitement connue du pouvoir qui ferme les yeux selon lui. « Les services connaissent parfaitement la situation. Et Poutine également. Mais ils se satisfont de cette situation. Poutine sait bien que, sans corruption, il ne pourra pas gouverner le pays, servir ses amis. »

Le jeu de Poutine

Vladimir Poutine est assez malin. Il n’a de cesse de répéter que la corruption en Russie n’est pas anormale par rapport à ce qui existe dans les autres pays. Combien de temps cela peut durer ? « tant que les gens le supporteront ». Cependant il estime que cela peut changer. Lui, ses experts, et des jeunes, combatifs, ont des propositions à revendre. « Nous avons rédigé des projets de loi ». Mais, pour l’instant, aucune n’a retenu l’attention du pouvoir

Laissez-faire européen ?

Face à cette présence, l’Europe a une attitude assez laxiste, selon lui. « C’est assez décourageant que l’Europe ne fait pas attention aux investissements. Nous avons toutes les preuves. Ils utilisent les banques, le système financier européen…  Nous nous sommes adressé à la Banque centrale européenne, à Europol,…, Pour l’instant, pas de réponse ». Même au Royaume-Uni, la prudence reste la règle, face à ce type de dossiers. Les Britanniques « préfèrent se concentrer sur la corruption de leurs entreprises. »

Un risque sous-estimé pour la sécurité

Pourquoi ? « Pour des raisons politiques. Personne ne veut avoir de problème avec Poutine. Tout le monde sait que c’est un « bad guy ». Mais chacun que c’est mieux d’avoir un deal avec Poutine qu’un strange guy. » Cette attitude est « une erreur » pour Navalny. Les gouvernements européens doivent comprendre que la corruption russe n’est « pas seulement un problème domestique russe mais est exportée dans les pays occidentaux, qu’elle peut perturber les marchés financiers, les banques européennes ; qu’elle constitue aussi une menace pour la sécurité » avec des ramifications dans le trafic d’armes, voire le terrorisme.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).