Syrie, peut-on encore croire en la diplomatie ?

(BRUXELLES2) Je participais, ce mardi, à l’émission de débat de Matin Première « #Connexions » (animé par Pascal Claude) avec Gilles Kepel, un connaisseur du monde arabe autour d’un excellent thème : « Syrie, peut-on encore croire en la diplomatie ? ». L’émission était courte, trop courte pour tout dire (c’est la loi du genre). Voici donc quelques réflexions … supplémentaires.

Sur la Syrie, l’Europe joue un peu dans les strapontins. Force est de le reconnaître. L’Union européenne n’est généralement pas à l’aise sur des conflits aussi « durs ». Et a peu de moyens de réagir et d’emprise sur un terrain où les protagonistes — Iran, d’un coté ; Qatar et Arabie Saoudite ont envie d’en découdre, par combattants interposés, sur fond de ligne de fracture chiisme/sunnisme. Dans cette guerre par « proxy », somme toute assez classique de la guerre froide, on retrouve un dialogue tout aussi « classique » entre « Grands », entre les Etats-Unis et la Russie. Mais les Européens – comme d’autres – ont commis quelques « erreurs » d’appréciation ou de jugement.

La Syrie n’est pas la Tunisie

La première erreur, très commune, a sans doute été de croire dans l’euphorie des « printemps arabes », après la chute de Ben Ali en Tunisie, de Moubarak en Egypte, que le régime syrien allait tomber en quelques semaines, au bout de quelques échauffourées. Or chaque pays du Moyen-Orient a son rythme, son histoire, ses rigidités et faiblesses, mais aussi ses forces.

Diaboliser Bachar, en réclamant son départ immédiat, alors que les moyens pour le faire partir étaient forts tenus, a aussi été fort imprudent. D’autant qu’on n’avait – à ce moment – aucune personnalité ou parti pour le remplacer (on n’en a toujours pas vraiment d’ailleurs).

Enfin, en mettant en place un embargo sur les armes, toute seule, sans aucun accord international, l’Europe s’est piégée toute seule. Car chacun, dans le monde, continue de livrer des armes aux protagonistes. Une situation qui bénéficie généralement à celui qui détient le pouvoir.

Les Européens sont donc condamnés soit à assister en spectateurs aux massacres, en émettant de temps à autre une « violente » protestation orale et en envoyant quelques secours humanitaires, soit à s’impliquer davantage politiquement et militairement. Pour l’instant, force est de constater que c’est la première option qui l’emporte, sur le plan politique et diplomatique, l’Europe reste atone. Et c’est la Russie qui emporte la mise.

Le pied de biche russe

Sous-estimer la volonté russe de ne plus se laisser faire a aussi été forte. Cependant les signes étaient notables. La politique du Kremlin, expliquée notamment par les diplomates russes en poste à Bruxelles, ne laisse cependant aucun doute sur cette volonté de revenir au coeur du débat. Humiliée sur le Kosovo, et par la volonté américaine de mettre en place un bouclier anti-missiles, la Russie a réagi par l’intervention en Géorgie en 2008. Tenue pour proportion négligeable sur la Libye, la Russie réagit aujourd’hui sur la Syrie. Elle s’en sert comme d’un levier – un véritable « pied de biche » dans la porte – pour se (ré)imposer comme un interlocuteur de premier plan, au Moyen-Orient. Que ce soit dans les négociations avec l’Iran, sur le nucléaire, son poids dans la Syrie, en attendant l’expression d’un projet pour la paix au Moyen-Orient, la Russie fait donc un retour en force. Moscou n’a donc pas automatiquement d’intérêt à un tarissement du conflit. Juste à son « containement ». C’est cynique… mais c’est la réalité politique. Comme les Occidentaux, la Russie a cependant intérêt à ce que la déstabilisation ne gagne pas toute la zone.

L’unité fracturée des Européens …

Dans ce jeu, les Européens jouent à voilure réduite. Car d’une part les « 2 grands » tiennent à un soliloque et ne lui laissent pas de place. Mais aussi car ils sont divisés. Pour être exact, ils sont fracturés, souffrant même de fractures multiples. Entre partisans d’une ligne dure, ceux partisans d’un dialogue ; ceux qui veulent reconnaitre rapidement la CNS comme l’interlocuteur, ceux qui veulent préserver d’autres interlocuteurs ; ceux qui veulent livrer des armes, ceux qui ne le veulent pas ; ceux qui ont des troupes dans la région (Autriche au Golan, Italie au Liban…)… on a de multiples lignes de fracture. Cette division ne date pas d’aujourd’hui.

… sur une région empreinte de symbole

Le Moyen-Orient constitue d’ailleurs pour l’Union européenne un casse-tête permanent tant les positions sont diversifiées entre les pro-israéliens et les pro-arabes. Autre difficulté : les Européens n’ont pas d’ambassade/délégation en Iran, ce qui ne facilite pas les choses. Comme le fait d’avoir mis – ou vouloir mettre – sur listes anti-terroristes, la moitié des organisations impliquées pourrait aussi le compliquer.

Le café du commerce selon Kepel

Pour autant, dire comme Gilles Kepel que la structure diplomatique européenne n’a jamais produit d’effet nul part et pourquoi dépenser pour cela, est très réducteur et pas vraiment à la hauteur de ses talents de politologue. On est plutôt dans le « café du commerce » que dans l’analyse scientifique. En Somalie et dans la Corne de l’Afrique, comme dans les Balkans, dans des zones où on va lui laisser la « première main », le dispositif européen a prouvé son efficacité… Le conflit syrien, c’est tout autant l’échec de la diplomatie internationale (ONU), celle des Etats-Unis et, encore plus, de celle des pays arabes, que l’échec européen. L’enlisement de la situation sur le terrain tient d’abord à ses protagonistes et à leurs soutiens respectifs directs ensuite (Russie et Iran d’un côté ; Turquie, Qatar et Arabie Saoudite de l’autre). La décision ou la non-décision des Européens pèse peu.

Une stratégie alternative ?

Dans cette zone, l’Europe ne peut effectivement pas vraiment faire toute seule, voire contre les autres. Sauf à produire une stratégie alternative, et différenciée. C’est là où est toute la question de la diplomatie européenne. En suivant, assez fidèlement la diplomatie américaine, a-t-elle vraiment un poids. Ou n’est-ce pas plutôt en développant une stratégie alternative qu’elle pourra s’imposer comme un « honnest broker », un intermédiaire dans le règlement d’une situation de conflit. Le but de la diplomatie n’est pas vraiment de nouer des liens avec ses amis… mais avec ses ennemis. Dans ce cas, il faut conserver des canaux de discussion avec l’Iran, le Hezbollah, et Bachar, comme avec les autres protagonistes. La voie est très étroite. Mais elle mériterait d’être tentée ou/et officialisée.

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