Quand “Berlin Plus” a des ratés… le DSaceur aux arrêts de rigueur ?

Le général Shireff lors du VIP Day organisé au camp Butmir à Sarajevo avec les autorités bosniennes (Crédit : Eufor Althea)

(BRUXELLES2, exclusif) Le General Sir Richard Shirreff, commandant adjoint des forces alliées en Europe (OTAN) et également commandant des opérations d’Althea, semble avoir déparé. Apparemment décidé coute que coute à préserver un avenir d’une opération, condamnée à la fermeture. Il entend ainsi développer une nouvelle fonction de gestion des surplus d’armement et de munitions (Lire aussi : La mission Eufor Althea se cherche un nouveau débouché). Quitte à prendre quelques aises avec les procédures habituelles.

De nombreux Etats membres – on le sait – sont partisans d’une fermeture à terme de cette mission EUFOR qui, au plan militaire, n’a plus de nécessité. Mais cela n’a, selon nos informations, pas empêché le DSaceur de chercher à contourner cette opposition en obtenant, sur place, auprès de la “communauté internationale” présente sur place un assentiment. Un terme assez vague qui regroupe des ambassadeurs de plusieurs pays et des représentants d’organisations internationales comme l’OSCE et le PNUD.

Une quinzaine d’Etats membres ont clairement exprimé une position négative vis-à-vis de cette tentative de contournement de l’instance politique – le COPS – qui a normalement compétence pour orienter et définir les missions de gestion de crise. Le DSaceur n’en a apparemment pas tenu plus compte que son premier galon… Il a donné instruction à son commandant de force, le général autrichien Didier Heidecker, de faire une présentation “officielle” aux acteurs locaux le 11 avril dernier. Une protestation des ambassadeurs allemand et français en poste à Sarajevo n’y a rien fait.

L’affaire s’est envenimée quelques jours plus tard, quand un conseiller politique (POLAD) de nationalité française, s’est vu refusé l’accès au camp Butmir, le siège de EUFOR Althea. Le comportement du commandant d’opérations a donc fait monter la moutarde à plus d’un représentant militaire à Bruxelles. Et l’affaire prend un tour d’incident diplomatique rarissime dans les annales européennes…

COMMENTAIRE

On ne sait pas encore la décision que pourra prendre la Haute représentante de l’UE, qui a la responsabilité politique des opérations militaires. Dans un Etat membre, cette attitude d’insubordination a un nom… Et un tel comportement ne peut normalement être laissé sans sanction. Sanction qui devra être aussi diplomatique que possible, pour éviter tout froissement de susceptibilités, mais effective pour éviter que l’autorité, désormais amoindrie, du commandant d’opérations ne rejaillisse sur toute l’opération. Ses décisions pourraient, en effet, être infirmées.

Une faute grave

Dans l’Union européenne, le mandat d’une opération militaire – comme civile – est défini de façon assez étroite et soumis à un contrôle politique tant du Haut représentant de l’UE pour la politique étrangère que des ambassadeurs des Etats membres réunis au sein du COPS. Si une certaine appréciation de la conduite des opérations est laissée au commandant d’opération, celle-ci ne peut aller cependant jusqu’à réécrire le mandat et s’adjoindre des tâches qui ne sont pas prévues par celui-ci. Il est ainsi plutôt anormal qu’un commandant d’opérations prenne les marques internationales d’un mandat qui n’a pas reçu un aval – au moins tacite – de ses mandants. Ce contrôle politique, parfois précis, distingue d’ailleurs les opérations de l’UE de celles de l’OTAN, où le “Saceur” dispose parfois d’une plus large autonomie opérationnelle (ne serait-ce que par le fait qu’il obéit à deux lignes de commandement différentes, celle de l’OTAN et celle du Pentagone). Apparemment, le général britannique Schirref n’a pas vraiment compris qu’il se situait dans un autre cadre, ne travaillait ni pour le bd Leopold (comme DSaceur) ni pour Londres mais qu’il était sous l’autorité hiérarchique des “27” (le Danemark ne participe pas aux opérations militaires) et du Rond Point Schuman. Et que la Bosnie-Herzégovine des années 2013 n’était pas l’Irak ou l’Irlande du nord des années 1990 !

L’avenir de la Bosnie-Herzégovine

Le commandant d’une opération en Bosnie doit avant tout être un “général diplomate” plutôt qu’un commandant au sens strict. L’adhésion effective de la Croatie le 1er juillet prochain, l’entrée de la Serbie dans le processus de négociation dans le même délai, sont des indicateurs précis, qu’une page de l’histoire se tourne dans ces régions. Donner à une force militaire multinationale dans un pays aussi proche que la Bosnie-Herzégovine – de nouvelles missions – pose d’ailleurs un problème général. Quel signe veut-on donner aux Bosniens ? à l’ensemble de la région ? Et au-delà, ne faudra-il pas demain déployer des forces multinationales pour désarmer la mafia en Sicile, les mouvements autonomistes en Corse, la corruption rampante en Bulgarie… la question mérite d’être posée. Et ce n’est sûrement pas à un général d’y répondre tout seul…

Un dispositif suranné

Plus généralement, cet “incident” pose le problème de l’avenir du dispositif “Berlin Plus” qui consiste à s’en remettre aux structures de l’OTAN pour des opérations européennes. Cette “dépendance” était nécessaire dans le début des années 2000. Car l’UE n’avait pas alors vraiment de structure et d’expérience de gestion de crises. Ce lien était même recherché. Car, dans les Balkans, il était impératif d’éviter toute divergence entre les deux organisations. Elle était, également, facilitée par la personnalité du Haut représentant de l’UE d’alors, J. Solana, qui avait été secrétaire général de l’OTAN et disposait au sein de celle-ci d’une certaine autorité morale. Aujourd’hui, presque dix ans après le transfert d’autorité de la SFOR (Otan) à EUFOR (UE), elle ne se justifie plus. Exactement pour les mêmes raisons ! L’UE a acquis une certaine expérience, une autonomie certaine et dispose désormais d’une structure adéquate de gestion des crises. Elle agit dans les Balkans en premier rang avec un dispositif puissant puisqu’il repose sur un bras politique (le processus d’adhésion à l’UE) et un bras financier (les programmes communautaires et de préadhésion), le dispositif militaire de stabilisation devenant ainsi de plus en plus accessoire et modique au fur et à mesure que les pays issus de l’ex-Yougoslavie entrent dans ce processus d’intégration.

Simplification nécessaire

Enfin, elle dispose d’une palette de commandants d’opération, expérimentés et diplomates, qui suffisent. L’expérience acquise incite ainsi à opter pour un dispositif simplifié de commandement. Pour une mission de taille réduite – comme l’est la mission EUFOR Althea aujourd’hui (moins de 600 hommes) – et dont le champ de la mission est bien circonscrit, à la fois géographiquement et fonctionnellement (soutien et formation à l’armée bosnienne), il n’est peut-être pas nécessaire d’avoir deux généraux au commandement : un pour l’opération et un pour la force. Un seul suffit ! L’exemple des missions EUTM Somalia ou EUTM Mali qui n’ont qu’un commandant de mission qui rapporte directement devant le comité militaire plaide en faveur de cette simplification. Rationaliser la chaîne de commandement éviterait ainsi des complications non nécessaires.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).