Mali. Un certain échec du concept des battlegroups (Maj)

(crédit : ministère irlandais de la Défense)

(BRUXELLES2) Si la réaction européenne peut être saluée, l’opération française « Serval » aura fait une victime indirecte… les battlegroups européens. Sur le papier, tout désignait en effet un « battlegroup » européen pour pouvoir intervenir, au moins en second temps.

Tous les éléments juridiques et politiques étaient réunis – un cadre international, un certain consensus européen, une demande de l’Etat légitime, … -. La plupart des éléments doctrinaux sont également présents : crise, hors d’un territoire européen, à moins de 6000 km de Bruxelles, où une intervention rapide est nécessaire avant le relais à une autre force…

Enfin le concept opérationnel prévoit ce type de missions. « Les groupements tactiques peuvent être employés pour l’éventail complet des tâches énumérées à l’article 43, paragraphe 1, du traité sur l’Union européenne et pour celles qui sont énoncées dans la Stratégie européenne de sécurité. » Citons parmi ces actions : « les missions de forces de combat pour la gestion des crises, y compris les missions de rétablissement de la paix … » comme l’objectif de « contribuer à la lutte contre le terrorisme, y compris par le soutien apporté à des pays tiers pour combattre le terrorisme sur leur territoire ». On comprend donc qu’on est « pile » dans une opération type « Serval » ou plutôt EUFOR Mali.

Ajoutons que les militaires composant ces battlegroups sont formés et entraînés pour cela. Selon un expert du sérail européen, consulté par B2, qui nous décrit la doctrine officielle du Battlegroup : « Ils sont formés au combat et le meilleur moyen de tirer profit de toute l’étendue de leurs capacités serait de les utiliser pour des missions de forces de combat dans la gestion de crises, compte tenu de leur taille limitée. »

In fine, on peut ajouter que le battlegroup de permanence les six mois à venir est formé par trois pays qui sont au coeur de l’Europe de la défense, et disposent de forces armées bien aguerries : la Pologne qui est nation-cadre, l’Allemagne et la France en soutien. Trois pays qui ont écrit ensemble une lettre pour justement utiliser les battlegroups… Le doigt est posé sur la plaie du problème : pourquoi rien aujourd’hui au Mali ?

Un manque d’appétence

On peut accuser qui on veut à Bruxelles. Le problème n’est pas là aujourd’hui. Il est dans les capitales. Varsovie comme Berlin n’ont ni l’impétuosité de la France, ni la même rapidité pour agir, ni la même volonté. il faut être clair. Et le manque de volonté s’évanouit plus on va vers l’Est… Les Polonais ne sont pas « chauds » du tout pour aller au Mali ! C’est clair et net.

Les deux ministres T. Siemoniak et R Sikorski nous l’avaient confirmé directement (à B2) lors de la réunion des « Weimar » à Paris. Et aucun signe ne vient démentir ce manque d’appétence. A Varsovie, on voit encore le Mali comme une affaire un peu française. Et surtout on n’a pas envie pour l’instant – alors qu’une profonde restructuration de l’armée est en cours (professionnalisation, réduction du format, fermetures des casernes) – de s’engager trop avant outre-mer. Ce d’autant que les soldats polonais commencent à rentrer d’Afghanistan ; ce qui clot là un cycle de 10 années (avec l’Irak) de fort engagement au-delà des frontières, que n’a jamais connu la Pologne dans son histoire (Vienne ce n’est pas Bamako).

Une erreur de conception ?

Ne nous cachons pas derrière un concept. Ils ne sont pas utilisables au Mali. Mais ils ne l’étaient pas hier au Congo et avant-hier au Tchad. Le seul endroit où ils seraient utilisables… serait dans les Balkans (région pour laquelle ils ont réfléchi et conçu). Il y donc bien une erreur de concept dans ces battlegroups ou, plutôt, la donne internationale, européenne et économique a évolué qui oblige aujourd’hui à réfléchir à un nouveau positionnement. Ils sont soit trop lourds (pour une petite opération de formation type EUTM Mali), soit trop légers (pour une opération type « Serval »), soit trop militaires (pour une opération d’observation type EUMM Georgia), soit pas assez. Etc… Ils ne sont donc pas assez modulaires. Même si on a cherché à gagner en souplesse ces derniers temps. Ils sont surtout trop dépendants de calendriers totalement divergents dans les capitales et qui ne convergeront pas de sitôt. Si l’Allemagne est d’accord pour apporter un soutien discret à l’opération française « Serval », elle refuserait peut-être de le faire de manière plus visible avec un battlegroup. Et vice-versa. Enfin, il n’y a pas convergence sur l’utilisation de ces groupements. Pour certains, l’effet essentiel est l’entraînement. Mais pas question de les engager. Cela couterait trop cher ou romprait le cycle engagement – repos – entraînement.

Le délai de déploiement selon le concept des battlegroups

Un nouveau positionnement

Ce concept pourrait donc être revu utilement sur plusieurs plans. Quelques pistes…

1° Il faut trouver un moyen pour le dégager de contingences politiques nationales. Pour les pays où une autorisation est nécessaire, cela supposerait un vote du Parlement national autorisant leur emploi par une autorité européenne en déléguant en fait une partie du contrôle des hommes (quitte à dresser quelques restrictions ou caveat). Avec une simple information lors de l’utilisation réelle.

2° Il faut dégager un budget, d’attente, permettant non seulement de financer les premières semaines de l’action (*) mais une partie d’engagement. Comme on le fait pour les missions civiles de l’UE.

3° Il faut avoir la capacité et la possibilité d’avoir un engagement modulaire du battlegroup. Si pour l’opération française « Serval » on avait pu détacher les capacités « transport », « médical », « renseignement », par exemple… le débat dans les pays concernés (Allemagne, Pologne) serait plus facile que l’engagement de troupes de combat.

4° Il faut avoir une approche totalement civilo-militaire des engagements. L’Union européenne s’engage sur des terrains parfois militaires, mais souvent mixtes. L’Europe devrait ainsi être capable d’envoyer très rapidement sur le terrain policiers comme gendarmes ou juges. Même au Mali. Car le problème qui va se poser demain : ce sont les prisonniers. Comme le souligne Gilles de Kerchove récemment lors d’une séance questions réponses avec les eurodéputés, « on va arrêter tout un tas de personnes, terroristes ou non. Il va falloir gérer ces arrestations en nombre. Il n’est pas certain que les autorités au Mali soient aujourd’hui capables de gérer un paquet de détenus pour terrorisme. Il faut donc remuscler la justice. » Et rapidement…

Lire aussi :

(*) Maj. Précision : il existe déjà un préfinancement possible pour les opérations de réaction rapide de l’UE, avec des fonds disponibles européens pour la financer des le premier moment). Mais celui-ci ne me semble pas suffisant pour permettre à un Etat avec la volonté et des moyens, mais sans moyen budgétaire important de s’engager.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

3 réflexions sur “Mali. Un certain échec du concept des battlegroups (Maj)

  • 17 janvier 2013 à 10:39
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    Article très intéressant, cependant je ne comprends pas la toute première phrase de l’article: « la réaction européenne peut être saluée »…?! La réaction française peut être saluée mais absolument pas la réaction européenne qui est pour le moins limitée! Je comprends tout à fait que D.Cohn-Bendit ait interpellé C.Ashton au Parlement car pendant que les autres Etats membres nous promettent un soutien hypothétique et plutôt symbolique, ce sont nos hommes qui se battent et meurent au Mali!

  • 18 janvier 2013 à 12:02
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    Je ne suis pas sur que le titre de cet article soit approprié. En fait, comme il est écrit à maintes reprises, c’est le manque de volonté politique qui domine. Cela a été le cas lorsqu’il a été question de déployer une force d’intervention rapide en 2008 au Kivu à la demande du chef des opérations de maintien de la paix des N.U. Le cabinet de Nicolas Sarkozy a mis en évidence le fait qu’ « on allait tout de même pas tirer sur des Noirs » (sic). Quant à la G.B., elle a renvoyé la balle à un pays africain, l’Angola.

    J.C. Willame
    Professeur émérite UCL

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