Les temps ont bien changé. Pour adhérer à l’UE, patte blanche exigée…

(BRUXELLES2, analyse) Le langage précautionneux des « 27 » sur les futures adhésions des Balkans – voir la course de lenteur des pays des Balkans pour rejoindre l’UE – cache à peine plusieurs évolutions qui ne vont pas vraiment dans le sens de l’élargissement. On peut ainsi tracer plusieurs raisons, institutionnelles, politiques, économiques et sociales qui ne vont pas vraiment dans cette direction actuellement. Pas étonnant donc que le nombre d’Etats réticents à de nouvelles adhésions a d’ailleurs plutôt tendance à augmenter qu’à diminuer au fil du temps. Les dirigeants des pays candidats doivent donc en avoir conscience…

Premièrement, la Commission européenne, qui pousse sans cesse sur l’élargissement, n’est plus vraiment en odeur de sainteté. Ses rapports, trop optimistes, voire irréalistes, sonnent faux. Au point, qu’ils sont dorénavant à peine lus dans certaines capitales qui estiment ses préconisations d’ouverture de négociation illusoires. Résultat : il suffit d’un problème pour un pays.

Deuxièmement, les Etats ne sont plus prêts, comme par le passé, à donner leur quitus, sans trop y regarder. L’exemple de la Roumanie et de la Bulgarie est passé par là, avec son train de réformes pas encore appliquées. La lutte contre la corruption au plus haut niveau du sommet de l’Etat  agit comme un épouvantail. Il ne s’agit pas, ici, de la lutte contre le crime organisé « banal » mais de se retrouver avec un « Etat pourri » à sa tête….

Troisièmement, inutile de le préciser, les difficultés financières et politiques en Grèce comme dans nombre de pays (Italie, Espagne…) n’aident pas à cette mansuétude. Il n’est plus question d’élargir pour élargir. Et de se retrouver avec des budgets augmentés, par nécessité d’incorporer davantage de fonctionnaires, davantage de langues à traduire, et davantage de paiements directs pour la politique agricole commune… Le « club des radins » est ici majoritaire.

Quatrièmement, l’ambiance politique, économique et sociale rend de plus en plus difficile pour chacun des dirigeants européens de convaincre leur population des bienfaits de l’élargissement. Si tant est qu’il y avait une opinion publique de forgée sur la question, celle-ci est en passe de se retourner dans nombre de pays. Et d’indifférente, elle devient hostile. Même à supposer un retournement économique dans quelques années, il sera difficile de « parier » sur un retournement des opinions publiques si des preuves notables de la nécessité et de l’intérêt de ces nouvelles adhésions n’est pas prouvée. Même le Royaume-Uni, pays traditionnellement ouvert, a rouvert la clause d’exception à la libre circulation des travailleurs bulgares et roumains.

Cinquièmement, l’Europe a d’autres préoccupations. Il s’agit non seulement de résorber la crise financière et budgétaire, mais de faire repartir l’économie. Il s’agit non seulement de faire face au présent mais aussi de mettre en place une nouvelle structure, plus intégrée, pour la Zone Euro. Autrement dit pour reprendre le vieux schéma — élargissement ou intégration —, l’heure est aujourd’hui plutôt à l’intégration qu’à l’élargissement.

Sixièmement, il faut aussi bien prendre en compte que l’incorporation des nouveaux pays des Balkans va faire franchir un nouveau saut à l’organisation européenne qui compterait ainsi à terme 35 Etats (Islande, Montenegro, Serbie, Albanie, Fyrom, Bosnie-Herzégovine, 36 si on compte la Turquie. L’organisation des structures européennes va en souffrir. Autant à 25 puis 27 on peut y arriver. Autant à 35 ou 36, certaines réunions vont devenir impossibles à tenir. Ce sera particulièrement le cas au Conseil des ministres – le plus impacté par l’augmentation du nombre des responsables politiques – et à la Commission européenne. La diminution du nombre des commissaires, actée dans le Traité de Lisbonne a, en effet, été suspendue à la suite du « compromis irlandais ». Il faudra, un moment donné, remettre sur le tapis certaines de ses réformes institutionnelles. Ou alors avoir une réelle adaptation de toutes les structures européennes (formations du Conseil, délibérations de la Commission, commissions du Parlement européen) qui devront être organisées en format « Zone Euro », et beaucoup plus intégrées qu’aujourd’hui.

Les temps ont bien changé

Depuis les années 1990 et 2000, l’ambiance n’est effectivement plus la même. On parle de fatigue de l’élargissement. Sans nul doute. Mais c’est aussi que l’expérience a joué. L’adhésion n’est plus tout à fait un processus joué d’avance, où l’on peut espérer entrer dans l’UE avec quelques aménagements (de date ou de conditions). Il faut que les dirigeants d’un pays adhérent montrent vraiment « patte blanche », se plient aux conditions indiquées, non seulement sur le papier mais dans la réalité. Ils doivent aussi faire preuve d’une certaine souplesse et de dynamisme dans l’exécution de ses conditions. Etre hors du « club » exige maintenant de remplir non seulement les conditions fixées par par le « club » mais aussi par certains membres du « club ». Le « contrat » européen devient ainsi de plus en plus un « contrat d’adhésion », dont le nombre de clauses négociables diminue, plutôt qu’un contrat partagé équitablement et amendé en commun. Plus le temps tarde, moins les perspectives se rapprochent. Jouer la montre n’est plus, en fait, une bonne garantie comme par le passé. Au contraire… Certains dirigeants semblent l’avoir à peu près compris (les Serbes par exemple, bon an mal an), d’autres (comme les Bosniens, les Macédoniens de Fyrom ou les Albanais) semblent jouer les idiots.

NB : La palme de l’idiotie peut – je pense – être attribuée aux responsables de FYROM. Le pays a été le premier à obtenir le statut de pays candidat (en 2005) et depuis il traîne, il traîne… Skopje préférant jouer en fait d’une fibre nationale, électoraliste, facile à jouer , plutôt que l’entrée dans l’Union européenne, qu’il semble repousser aux calendes… grecques !

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).