Le Nobel en poche. Et maintenant au boulot ! Finie la politique de l’autruche

(BRUXELLES2) Le prix Nobel rappelle aux dirigeants européens que l’Union européenne n’est pas juste une zone euro en crise ou un simple marché, c’est aussi un acteur de prévention, un faiseur de paix, une présence globale. Le flambeau a été un peu laissé de coté. Il doit être désormais repris et porté avec plus d’ambition et de détermination qui ces dernières années.

1ère tâche : mettre en oeuvre le Traité de Lisbonne

Je me suis livré à une petite analyse (publié sur le Club de B2), deux dispositions principales de Lisbonne seulement sont jusqu’ici entrées en vigueur : le Service européen d’action extérieure et la nomination d’un nouvel Haut représentant. Deux points importants car ils concernent les structures. On peut remarquer aussi l’adaptation du statut de l’Agence européenne de défense et son repositionnement au carrefour de l’industrie et de l’opérationnel, par le développement du pooling and sharing (qui reste, cependant, dépendant de la volonté des Etats membres et d’une limitation de ses moyens. Au point de vue des instruments juridiques et politiques, le bilan ressemble à 0 pointé. Tant la clause de solidarité que le fonds de lancement ou l’accès rapide aux financements de l’union européenne (article 41.3 TUE) attendent une proposition soit du Haut représentant et de la Commission, soit du Haut représentant. Et on est proche de la « carence » au sens politique du terme. La clause d’assistance mutuelle n’a donné lieu à aucun débat ni mesure d’application. On ne sait donc pas comment cette clause peut être mise en vigueur. Ce qui pose un singulier problème pour les pays non membres de l’OTAN, notamment en cas de dérapage de la situation entre Turquie et Syrie qui pourrait par « ricochet » atteindre la petite ile de Chypre. Idem pour la négociation de partenariats avec les organisations internationales (ONU…). Enfin, aucune disposition prévue par le Traité permettant des avancées à la carte (coopération renforcée, coopération structurée permanente, groupe de nations) n’a été mise en vigueur.

2e tâche : examiner les moyens des Européens

Il faut cesser de se voiler la face. L’Europe n’a plus ou n’aura plus dans quelque temps, les moyens de ses ambitions. Des réformes drastiques sont déjà engagées et d’autres seront encore nécessaires dans toutes les armées européennes autant que dans la plupart des Etats européens. La crise aidant, les contraintes budgétaires suivant, la plupart des Etats membres doivent serrer la vis, de façon importante, et durant de nombreuses années. Concrètement cela signifie un retard certain en matière de renouvellement d’équipements. Mais aussi une limitation des moyens opérationnels. L’Asie a déjà dépassé, en termes de dépenses, de l’Europe. Au rythme où cela va, dans dix ans, l’Europe sera un nain en matière de défense. Les objectifs fixés par l’Union européenne de disponibilité des forces ne sont pas prêts d’être atteints. Herman Van Rompuy, le président du Conseil européen, avait l’intention de mettre la question de la défense au sommet de décembre… 2013 ! C’est tard, très tard. A ce moment, la plupart des choix importants auront été entérinés au plan national. Et il sera très difficile de revenir en arrière. Un attentisme dangereux.

3e tâche : évaluer les menaces

Depuis 2003 et la première stratégie de sécurité, depuis 2008 et sa révision (très légère), et même depuis 2009 entrée vigueur des nouvelles institutions nées du Traité de Lisbonne, la situation en Europe et dans le monde a sinon complètement changé, du moins largement évolué. L’Europe s’est enfoncée dans une crise qui n’est plus conjoncturelle mais structurelle, son redressement ne mettra pas quelques mois mais plusieurs années (une décennie au bas mot). Le monde arabe (Maghreb, Moyen-Orient) est en ébulition rapide. Les pays asiatiques (Chine, Inde…) sont en phase ascendante. Les Etats-Unis se tournent vers l’Asie. La Russie veut reprendre sa place dans le concert mondial. Bref, nous sommes face à une nouvelle secousse tectonique. Il est plus que temps d’évaluer profondément ce nouvel ensemble qui est en train de naître, les menaces, nos priorités. Le Traité de Lisbonne avait justement prévu une évaluation des menaces par le Conseil européen, de façon régulière. Le point doit être mis à l’ordre du jour rapidement. Et il faudra sans doute engager tout aussi rapidement un travail de profondeur, type « livre blanc » ou « review » à l’Européenne. Le but n’est pas de revoir la stratégie européenne de sécurité, mais de la compléter par un document plus opérationneL

4e tâche : arrêter de lambiner, savoir réagir à temps

L’Union européenne s’est fait prendre par surprise en Libye et a peu fait en matière ni de prévention de la crise, ni de maintien de la paix (hormis l’action humanitaire classique). Encore aujourd’hui, elle n’a pas réussi à mettre sur pied une action d’assistance aux forces de sécurité du pays. Au Sahel, alors qu’une mission était dans les cartons, elle s’est fait prendre de vitesse par AQMI et la rébellion interne qui ont déstabilisé notablement le Mali. A l’ouest de l’Afrique, une piraterie maritime est en passe d’acquérir une . A chaque fois, l’Europe avait les instruments, la possibilité d’agir, y a même réfléchi (au besoin de façon pratique en planifiant ou étudiant des options d’action). A chaque fois, elle s’est fait doubler par le temps. Il n’est plus possible aujourd’hui de tergiverser et réfléchir pendant 4 ans (comme pour la mission Eucap Niger) pour mettre sur pied une mission. Il faut décider d’y aller. Ou renoncer à agir en acceptant les conséquences.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).