Européaniser les capacités. Renforcer l’Europe de la Défense (Kader Arif)

(BRUXELLES2) Le discours du ministre devant les auditeurs de l’IHEDN, l’institut des Hautes Etudes de la Défense nationale, est souvent un moment choisi. Car il permet de délivrer un axe majeur, un sujet de réflexion auquel sont conviés les principaux acteurs de la Défense. Le contexte cette année est un peu spécial. Puisqu’une réflexion importante est engagée en France dans le cadre du Livre Blanc. Et il ne pouvait être question pour le ministre de se livrer par anticipation les premiers résultats. Sauf sur un point : l’Europe. C’est ce point qui a constitué l’essentiel du discours qu’a livré Kader Arif (le ministre délégué, chargé des Anciens combattants remplaçait son ministre JY Le Drian), le 5 octobre, dans l’enceinte de l’Ecole militaire, se livrant à un vibrant plaidoyer en faveur de l’Europe de la défense, de la coopération européenne et d’une plus grande responsabilité du continent sur sa sécurité.

Ce discours peut paraître assez naturel et classique dans une enceinte bruxelloise. Mais, à Paris, ce n’est pas automatiquement le discours le plus facile ni évident à justifier. On peut « comprendre le scepticisme » devant une « Arlésienne bien connue depuis 10 ans », a expliqué Kader Arif. Mais la situation est « différente » aujourd’hui, décrivant les quatre raisons qui, selon lui, « fondent cette conviction européenne ». « La relance de la défense européenne, ce n’est pas seulement une conviction qui nous rassemble mais une nécessité qui s’impose à nous mêmes comme partenaires européens » a-t-il souligné. Il a aussi tenu à faire taire certaines « inquiétudes » qui se font jour parmi quelques alliés. « Ce que nous entendons par relance de la Défense européenne ne signifie pas pour la France une baisse de son engagement dans l’OTAN. (…) Le renforcement de l’Europe de la défense contribuera, de fait, au renforcement de l’Alliance atlantique (…) Les capacités européennes seront aussi au service de l’OTAN. »

NB : Ce discours donne, d’une certaine façon, le ton du futur Livre blanc, et plus immédiatement du rapport que doit rendre, à la fin octobre, l’ancien ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine, sur la réintégration de la France dans l’OTAN. S’il ne semble plus question à Paris de remettre en cause cette réintégration, dont on reprend en quelque sorte, l’héritage, et les aspects positifs, on veut aussi rééquilibrer l’orientation française, vers l’Europe de la défense. Deux pans d’une même politique.

Les quatre raisons qui « fondent cette conviction européenne »

Devenir producteur de sécurité

• Le repositionnement des intérêts américains vers l’Asie Pacifique « doit conduire l’Europe à cesser d’être un consommateur de sécurité pour devenir un producteur de défense » non seulement « au profit des Etats européens, mais aussi dans une logique de responsabilité régionale et internationale, vers le Sud et vers l’Est ».

Une coordination et une vision politique au niveau européen

• « Les menaces auxquelles nous sommes confrontés imposent des réponses qui dépassent le seul cadre des Etats et légitiment des réponses multilatérales Û. L’Union européenne offre ainsi « une palette d’outils unique au monde », de l’action « proprement militaire, à la lutte contre les trafics, à la formation en matière de police, à l’aide au développement »… « Tous ces outils existent. Mais il leur manque encore une coordination, surtout une vision politique ».

Partager ou renoncer

• les contraintes budgétaires « peuvent et doivent être compensées par une plus grande coopération ». L’enjeu est « d’éviter un déclassement stratégique ». Il est « vital » d’organiser, à l’échelle de l’Union, des « interdépendances capacitaires mutuellement consenties ». … « Pour certaines capacités,  l’alternative est claire : nous les partagerons ou nous y renoncerons. » NB : Un discours qui tranche avec l’opinion courante à Paris comme dans certaines capitales encore, où les armées considèrent qu’elles doivent avoir toute la palette d’intervention possible.

• La paix en objectif

« C’est l’Europe de la défense qui posera la dernière pierre de l’Europe de la paix, parce qu’il ne saurait y avoir plus grande confiance entre les pays membres que celle de partager, devant des défis communs, une même ambition en matière de défense (…) A un an du centenaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale, il y a une obligation morale et historique, pour les leaders européens, de reprendre le flambeau des pères fondateurs. »

Trois versants de la relance

Cette relance passe, selon le ministre par trois axes.

• 1er axe : revisiter la stratégie européenne. « Dix ans après la stratégie européenne de sécurité de Javier Solana, et cinq années après sa révision, (…) la logique voudrait que nous rédigions une nouvelle stratégie pour définir entre Européens une vision partagée du monde, et une même conception du rôle que l’Union aspire à jouer sur la scène internationale ». « Lorsque l’analyse est commune, l’Europe sait se donner les moyens d’agir, et démontre ainsi sa valeur ajoutée en matière de défense ».

Il faut réfléchir aux zones de crises, précise-t-il. L’enjeu de cette révision est aussi de « réfléchir entre Européens sur les foyers de crises actuels ou futurs, sur nos zones d’intérêts de sécurité et, par là, sur les projections européennes possibles ». Pour Kader Arif, il « faut aussi savoir ne pas fermer les yeux sur les sujets de crispation  » comme le rôle des groupements tactiques (battlegroups) ou la mission Eulex Kosovo (le retrait français a été mal vécu). En 2013, a-t-il proposé, le battlegroup « Weimar » pourrait servir de force de réserve au Kosovo.

• Deuxième axe : européaniser les capacités. Il faut « Accroître la disponibilité capacitaire en Europe. La volonté de se projeter ne fait pas tout ; pour y parvenir, il faut disposer de capacités militaires crédibles. » « Si nous voulons tenir le rang stratégique qui est le nôtre, d’européaniser certaines capacités ». Un terme courant coté européen mais peu entendu coté français. Il faut « avoir le réflexe de mutualisation et de partage capacitaire (…) mais aussi, pour les futurs programmes d’armement, développer un réflexe de la conception en coopération ». Un modèle qui ne peut connaître qu’une seule exception : « les technologies trop sensibles, comme celles liées à la dissuasion ».

• Troisième axe : l’industrie. « Il faut réfléchir aux synergies industrielles qui nous permettraient d’être plus compétitifs. EADS est un bel exemple dans le domaine aéronautique. Nous devons à présent nous intéresser aux domaines naval et terrestre ». Il s’agit aussi de « coordonner la politique de R&D, par exemple en saisissant les opportunités de financement communautaire ». Et donc d’engager une « réflexion en profondeur sur le rôle de la Commission européenne » en matière de politique de défense. Le ministre entend par là viser tout aussi bien la politique de concurrence (autorisation des fusions, surveillance des aides d’Etat…) que la politique de recherche.

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