Finalement ce sera le Gripen…

Le Gripen E/F en vol d'essai en Suède. Aux manettes, le lieutenant-colonel Fabio Antognini, pilote d’essai des Forces aériennes suisses (crédit : Saab)

(BRUXELLES2) La Suisse a, finalement, fait son choix. Et ce sera le Gripen E/F. Le Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (le ministère de la défense) a confirmé l’acquisition de 22 avions de combat Gripen. Un accord-cadre (framework agreement) a été signé avec le gouvernement suédois. Cet accord-cadre conclu entre Armasuisse et l’agence gouvernementale suédoise FXM vient compléter la déclaration d’intention signée à Meiringen (canton de Berne) le 29 juin dernier entre la ministre de la défense suédoise Karin Enström et le conseiller fédéral Ueli Maurer. Il fixe les détails de l’acquisition de l’appareil (spécifications techniques, délais de livraison, prix, volume total de l’équipement et infrastructure terrestre nécessaire à l’engagement et à l’instruction). S’il ne clot pas encore tout à fait le chapitre, mouvementé de l’acquisition des avions de combat par la Confédération, il relègue un peu plus les deux concurrents (le Rafale de Dassault soutenu par la France et l’Eurofighter d’EADS soutenu par l’Allemagne) vers le refoulement de leur offre.

Une ambition réduite au gré du volume budgétaire

La Suisse a entamé au début des années 2000 les travaux pour le remplacement de ses avions. Un montant de 5 milliards de CHF était prévu à l’origine pour rénover la flotte qui comprend aujourd’hui 54 Tiger F-5 et 33 F/A 18. L’objectif était d’acquérir, selon les options, entre 22 et 33 appareils, soit 2 à 3 escadrilles de 11 appareils. La stratégie suivie par les Suisses était d’acquérir un appareil dans la même configuration (hardware et software) que celle utilisée par les forces aériennes du pays qui serait choisi (ou que ces dernières avaient prévu d’acquérir). « L’idée de base était d’éviter d’acquérir une version d’exportation ou une version qui serait helvétisée » comme l’explique un rapport parlementaire (ce qui aurait coûté plus cher). En avril 2007, le budget alloué à l’opération a été réduit à 2,5 millions CHF. Et les appels d’offres suivants ont, petit à petit, privilégié une seule option, à 22 appareils. Même si l’armée avait défini – dans son document “exigences militaires” un nombre de 33 appareils pour pouvoir remplir à bien toutes les missions. « La flotte devant se monter à terme à un total de 60 à 70 appareils. » Le choix final du gouvernement (le conseil fédéral) s’est fait le 30 novembre dernier. L’acquisition étant prévue à l’horizon 2015. Et les premières livraisons dans les années 2018. Même si les parlementaires suisses craignent (à juste titre) que ce délai soit reporté « d’autant que la Suède serait en retard sur le programme qu’elle s’est fixée ».

La solution “bon marché”

Cette acquisition des Gripen a été âprement discutée. Dans leur rapport publié il y a quelques jours, les députés du Conseil national (la chambre basse) se montraient d’ailleurs prudemment sceptiques sur ce choix, qui apparait comme un choix du “bon sens”, de la modestie que de la performance.

Moins performant que ses concurrents, le Gripen n’a reçu à l’issue de l’évaluation qu’une note de 5,81 et un “juste satisfaisant” pour son efficacité opérationnelle. Il venait ainsi en troisième position derrière le Rafale, “clairement en tête du classement” et l’Eurofighter, “alternative tout à fait valable”. Et le risque de transformation — de la version C/D existante à la version future E/F — était jugé « important » par les forces armées (Armasuisse le considérant lui comme juste “moyen“). Les militaires suisses ne craignant par tant la faisabilité de l’avion mais plutôt que sa capacité opérationnelle ne soit « pas atteinte dans les délais prévus ». Si les deux premiers appareils étaient jugés “adaptés à l’usage de la troupe”, le Gripen écopait d’une “réserve”. Quant au niveau des compensations exigées par la Suisse (pour 800 millions de CHF), Saab était, là aussi, jugé le plus modeste et devant faire de « gros efforts pour honorer ses obligations » tandis qu’EADS avait « le plus fort potentiel pour réaliser des affaires compensatoires ».

Mais l’avion suédois a l’avantage aussi d’être moins cher et plus adapté à la défense aérienne suisse, une défense de territoire qui n’a pas vocation à s’engager de manière active dans des terrains étrangers, à la manière du Rafale. Finalement les députés suisses ont choisi de ne pas jeter d’huile sur le feu et refusé de suivre les deux constructeurs évincés dans leur argumentation que Armasuisse avait privilégié l’offre de Saab, notamment en ayant des contacts plus suivis avec le Suédois et en acceptant la version d’un avion qui n’était pas encore opérationnel. Ils endossent ainsi le choix du ministère de la Défense d’un « modèle meilleur marché afin de pouvoir acquérir davantage d’appareils ».

Un ballon d’air pour le Gripen et la Suède

Pour le Gripen de Saab et le gouvernement suédois, c’est une réussite. Ce dernier n’a d’ailleurs pas caché sa satisfaction, soulignant combien cet accord « signifie qu’ensemble nous puissions acquérir et exploiter des systèmes avancés d’avions de combat à un moindre coût que ce nous aurions dû payer si la Suède l’avait acheté seul » a expliqué la ministre de la Défense Karin Enström. « Nous trouvons (aini) une solution durable pour les forces armées suédoises et de l’industrie suédoise. »

Le gouvernement suédois devrait, de son côté, entériner en septembre (le 20 normalement) l’acquisition de 40 à 60 appareils Gripen nouvelle génération (au lieu des 80 à 100 appareils envisagés au départ). Dans la discussions sur le budget 2013, le gouvernement suédois a ainsi proposé que le budget des Forces armées augmente de 300 millions de couronnes (36,3 millions d’€). Une augmentation identique devrait être prévue en 2014 et ensuite, chaque année, 200 millions de couronnes (24,2 millions d’€). Ce qui permettrait au total une augmentation du budget des forces armées de plus de 2 milliards de couronnes sur dix ans (242,6 millions d’€), permettant ainsi l’achat de 40-60 JAS Gripen nouvelle génération.

L’offre de dernière minute d’Eurofighter

EADS ne s’avoue cependant pas vaincu et l’a fait savoir par presse interposée en présentant une offre alternative. Der Sonntag se fait ainsi l’écho d’une possibilité de fournir des avions d’occasion provenant des surplus de la Luftwaffe allemande. Entre 22 et 33 appareils pourraient ainsi être vendus au prix de 100 millions CHF pièce, soit un montant global compris entre 2,2 et 3,2 milliards de francs suisses, selon le nombre d’avions commandés. Une offre moins chère que celle du Gripen : les Suisses pourraient ainsi obtenir 33 avions pour le prix des 22 Gripen remarque notre confrère suisse. Avec un gros avantage : ces avions seront disponibles immédiatement et bénéficieraient de l’appui de l’armée allemande. Ils permettraient de remplacer à moindre coût la flotte existante.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).