Amiral Launay (EUCAP Nestor). Objectif : « faire travailler ensemble »

(BRUXELLES2, exclusif) « Faire du lien », « mettre en réseau », « générer la confiance », « catalyser les énergies » voici les maîtres mots de l’Amiral Launay qui vient de prendre ses fonctions de chef de la nouvelle mission européenne EUCAP Nestor. Objectif : renforcer les capacités de la Somalie et de ses voisins face à la piraterie mais aussi aux autres risques maritimes. J’ai eu la chance de le rencontrer à Paris récemment (*), en marge du séminaire sur la sécurité maritime, organisé par le ministère fr. de la défense et la présidence chypriote de l’UE.

L’amiral Launay n’est pas un novice de la région… C’est un atout. Il était en 2007 commandant des forces françaises dans l’Océan indien (Alindien) et avait mis sur pied « Alcyon », l’opération française destinée à protéger les bateaux du Programme alimentaire mondial (une opération en quelque sorte précurseure de l’opération EUNAVFOR Atalanta). La situation « a changé depuis » prévient-il. Il n’empêche que les contacts pris à l’époque — avec l’Union africaine, avec certains responsables somaliens — seront bien utiles…

L’amiral Launay est prudent. Il ne veut pas générer d’attentes inutiles et, de fait, ne veut pas donner à la mission une trop grande visibilité qui pourrait nuire à son efficacité. Il sait que ce travail sera long, un lent travail de tisserand, et se fera beaucoup en coulisses, pour cette mission qui sera avant tout du « software », de l’expertise, du conseil, de l’intelligence… Et surtout il estime trop tôt de baisser la voilure sur l’opération de lutte anti-piraterie Eunavfor Atalanta.

Un déploiement progressif… Le déploiement des 175 personnes de la mission se fera « de façon progressive ». Une première équipe doit être déployée rapidement à Djibouti et Seychelles, fin juillet début août, pour prendre contact avec les autorités. Une première équipe d’experts de 20-25 personnes sera déployée en septembre. Ensuite, la vitesse du déploiement « dépendra de plusieurs facteurs : 1° les difficultés techniques ou politiques sur la place, 2° des difficultés externes, logistiques par exemple, 3° la disponibilité des Etats membres à fournir le personnel nécessaire. Nous avons besoin de compétences très spécifiques » (Nb: que les Etats peuvent avoir envie de garder en interne). L’objectif de la mission est, rappelons-le d’avoir une pleine capacité opérationnelle début 2013.

La première difficulté, le premier travail ? « La première difficulté, le premier travail, sera de savoir avec quelle administration travailler, dans les différents pays. Il faudra tisser des liens de confiance, faire comprendre ce que notre expertise peut apporter. Il faut faire en sorte que des gens n’ont pas l’habitude de travailler ensemble, que ceux qui se connaissent mais ne se parlent pas, travaillent ensemble. »

L’objectif de Eucap Nestor ? « …Faire prendre conscience qu’ils doivent travailler ensemble pour garantir la stabilité en mer et, ensuite, régler leurs problèmes internes, que c’est aux Etats riverains de prendre en main la notion de sécurité pour favoriser le développement. » « C’est facile à dire, c’est beaucoup plus difficile à faire. Et c’est pas demain qu’on verra les premiers résultats. Mais il n’est pas inutile d’espérer pour entreprendre » comme le disait Lyautey. Donc on va commencer ! »

Une mission software… « Jusqu’à présent on s’attaquait aux effets de la piraterie, maintenant on s’attaque aux causes ». La mission aura ainsi un petit budget pour du matériel. « Mais il ne s’agit pas de fournir du matériel lourd, du hardware (des patrouilleurs ou des radars) mais plutôt du software (comme les logiciels de fonctionnement des radars par exemple). »

Fédérer l’énergie des autres acteurs … De nombreuses initiatives ont  été prises, un peu tout azimuts par des Etats de la région et d’autres, et des sociétés privées. Nombre d’entre elles n’ont pas duré le temps d’un printemps. « Le simple fait de dresser une cartographie de ce qui se fait, s’est fait, a marché ou non, sera déjà utile. » « Chacun des acteurs peut avoir une vue partielle des choses, et donc partiale. Il va falloir canaliser les énergies et orienter l’ensemble des acteurs vers la recherche d’intérêts véritablement collectifs, faire travailler ensemble les organisations internationales qui se penchent sur le problème de la piraterie, mais aussi sur le développement (…) pour avoir une vue plus globale, et moins parcellaire, pour aboutir à une approche globale comme le souhaite l’Union européenne. Il y a de la place pour tout le monde car les problèmes sont immenses. »  L’UE a un avantage dans ce travail. « La vision de gestion de crises à bas niveau d’intensité, développée par l’Union européenne, est un facteur de fédération d’énergies. »

Redonner une place à l’Etat… Ce qui a été fait au Puntland « ne correspond pas tout à fait à des pouvoirs régaliens, il faut, à un moment donné, remettre de l’ordre dans la pensée ».« Il faut redonner une place conceptuelle à la vision régalienne des choses à partir des organisations internationales comme l’ONU et l’Union européenne. En évitant de traiter les problèmes, au coup par coup, dans une vision qui est davantage celle d’intérêts particuliers trop limités dans le temps, on pourra revenir à une conception plus globale des choses. »

Un momentum dans la reconstruction de la Somalie ? Le moment est particulièrement propice. « Il faut utiliser la concomitance des temps, d’un processus politique enfin sur de bons rails, avec un processus coopératif de renforcement des capacités au niveau régional. (…) EUCAP Nestor est une pierre à l’édifice pour essayer d’assurer une stabilisation de la Corne de l’Afrique dans le domaine de la lutte contre la piraterie, et partant de développer le sentiment du travail collectif au profit d’une entité administrative. Rien ne sera fait sans les Somaliens eux-mêmes. C’est à eux qu’il conviendra de définir. »

Un réseau de gardes-côtes ? « Nous voulons mettre en place une fonction ‘gardes-côtes’ dans chaque pays. Mais l’organisation ne sera pas unique, elle sera différente par pays. Car il n’y a pas une seule organisation. (…) Quels que soient les modes opératoires des uns et des autres, il ne s’agit pas de leur faire une leçon de choses en leur disant: « vous devez vous organiser comme çà ». En revanche, il s’agit de faire fonctionner ensemble différentes entités de façon coopérative et collective. »

Une stratégie complémentaire « Exit strategy pour Atalanta » ?… EUCAP Nestor, ce n’est pas une Exit strategy pour Atalanta, du moins pas seulement. « Ce serait réduire EUCAP Nestor à une dimension « protection » et non pas « développement ». Et ce serait réduire Atalanta à une simple opération qui va pouvoir diminuer en puissance. Il faut plutôt combiner les effets » à terre et en mer. « Une fois qu’on aura vu la combinaison de ces effets à terre, on pourra alors songer à réduire la voilure en haute mer. Tout cela reste à préciser et apprécier en fonction des évènements sur le terrain et en mer. »

Des attentes, des résultats. N’espérez pas trop, tout de suite… Prudent, très prudent, l’amiral Launay inscrit son action sur le moyen et long terme. « N’attendez pas de moi un engagement de résultat à court terme. (…) On ne va pas tout résoudre. Mon problème va être effectivement de gérer les attentes. » « Comme un marin, je dirai, il faut durer et endurer. Si on ne dure pas, on fera du coup par coup. La durée indiquée, de deux ans, c’est le préalable pour commencer à travailler. On est là pour rester un certain temps ».

(*) Avec mon confrère de RFi, Olivier Fourt. Vous pouvez écouter son « son », ici.

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Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).

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