La piraterie finance en partie le terrorisme des Al Shabab (Europol)

(BRUXELLES2 à Paris) Les enquêteurs d’Europol en sont (presque) sûr. « Pour le moment, nous n’avons pas de preuve matérielle mais un faisceau d’indices » explique Michel Quillé, le directeur adjoint d’Europol (*). « Une partie des rançons est utilisée pour financer des groupes terroristes dans la région. Des liens entre les entités Al Shabab et les pirates existent, c’est un lien fonctionnel et non hiérarchique. Si des groupes criminels peuvent lancer des opérations de piraterie à partir de zones contrôlées par les Al Shabab, c’est qu’il y a un modus vivendi, et ce modus vivendi se paie. »

Du crime très organisé

« La piraterie maritime n’est pas un phénomène isolé ou ponctuel. Nous avons affaire à des réseaux criminels et hiérarchisés comme dans d’autres domaines du crime organisé. La dimension « crime organisé » est bien présente ». Détecter les financiers, les organisateurs n’est pourtant pas facile. « Les difficultés sont nombreuses » précise Michel Quillé. « L’identification formelle des auteurs de ces faits, dans des zones où les autorités centrales, où les structures d’identification des individus ne sont pas solides, pose des problèmes. Il est également difficile de tracer des circuits financiers. Les rançons sont payées en espèces, divisées entre plusieurs acteurs, et réparties sur le champ (NB : donc sans énormément de traces). Les systèmes bancaires utilisés sont des systèmes informels. » Pour Europol, le travail passe beaucoup par les communications enregistrées qui permettent « d’identifier les réseaux et les structures ». Un travail de fourmi…

Une équipe permanente d’enquête

Depuis janvier 2010, Europol a ainsi mis en place un  fichier « Piracy » à la demande de plusieurs pays européens – France, Allemagne, Belgique, Pays-Bas -. Cette base comprend aujourd’hui 21.000 items (les noms des suspects, des victimes, des numéros de Gsm…) – alimenté par les pays membres de l’organisation et les Etats avec qui elle a passé accord (Etats-Unis par exemple). « 50.000 liens ont été générés, avec des dizaines de pistes d’enquête ». Le « but est d’identifier les réseaux, les individus, les liens et les actions ». Une équipe commune d’enquêtes « Nemesis » a été constituée. C’est une première pour l’office de police européen car celle-ci est permanente et fonctionne au sein d’Europol. Sous direction d’un magistrat néerlandais, elle comprend une dizaine d’officiers néerlandais (dont certains du renseignement) et allemands, qui travaillent en lien avec les analystes de l’Agence.

Pas de base juridique

« Le nerf de la guerre : c’est le renseignement », insiste le responsable d’Europol. « Il faut améliorer la coordination au sein de l’Union européenne ». Certains pays ont des informations mais n’alimentent pas la base, a-t-il précisé sans nommer les pays (…) . « Il faut aussi améliorer l’échange d’informations avec les acteurs au plus près sur zone, par exemple la mission Eunavfor Atalanta…). Mais « malheureusement – note-t-il – il n’y a pas de base juridique pour un échange continu ».  Europol a des contacts organisés avec d’autres missions de la PSDC – comme la mission Eulex Kosovo. Et le haut policier de s’étonner : « pourquoi ne peut-on pas recevoir des informations de manière permanente avec Atalanta ». La question est à l’étude au niveau du Service européen d’action extérieure (SEAE). Et la question a été évoquée, très officiellement, au COPS tout récemment (début juillet). En attendant les échanges informels d’information se déroulent : ainsi les analystes d’Europol se déplacent régulièrement au QG d’Atalanta, à Northwood. Ou à l’inverse les militaires, marins et agents d’Eunavfor Atalanta se déplacent à Europol (une visite est ainsi prévue demain, mardi).

(*) Lors d’une conférence sur les capacités maritimes organisée, ce lundi, par la Direction des affaires stratégiques du ministère (français) de la défense et la présidence chypriote de l’UE.

 

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).